PLATON : sa conception de l'amour

Publié le par diotime



     Pour poursuivre notre analyse du Phèdre, on se demandera quelle est la position de Platon à l’égard de ce que soutient Lysias, son personnage. Disons-le tout de suite : Platon veut réhabiliter l’amour, il n’est pas en accord avec Lysias. Mais ajoutons immédiatement que l’amour qu’il veut réhabiliter, ce n’est pas l’amour des amoureux.

Donc Platon approuve les analyses de Lysias. C’est pourquoi, dans un premier temps, Socrate, qui est le porte-parole de Platon, corrige le discours de Lysias, mais pas dans son contenu. Oui, Socrate est d’accord pour dire que l’amour comporte le danger d’enfermer l’autre dans un couple nuisible pour son corps, sa santé, mais aussi pour ses biens et sa vie sociale, mais surtout nuisible pour son âme, sa progression spirituelle. Platon ne soutiendrait pas une seconde le mariage d’amour, et le spectacle des déchirements que nous connaisson tous lui donnerait bien des arguments. Et pourtant il pense qu’on ne peut pas en rester au rationalisme de Lysias, à un calcul froid de l’intérêt de chacun. Il faut de l’amour dans la vie, parce qu’il n’y a que dans l’amour que nous sommes vraiment vivants, que nous nous éveillons intérieurement. L’homme est un être de désir. Il ne peut pas en rester à des amitiés froides et raisonnées, parce qu’il n’y a pas de désir là-dedans. De quel amour parle alors Platon, si ce n’est pas de cette affectivité primaire qu’on appelle l’amour des amoureux et sur laquelle il partage les vues de Lysias ?

Eh bien, il ne s’agit pas du tout d’un amour raisonnable, puisqu’au contraire il l’appelle « un délire ». Oui, il s’agit pour Platon de réhabiliter le délire, non dans le sens de la folie, qu’il condamne bien sûr, mais en ce sens que le délire est inspiration qui vient des dieux, élan spirituel, enthousiasme. Toute la difficulté est de faire la différence entre la passion, qui est une contrainte venant du corps, et l’inspiration, qui est éveil de l’âme. Faire la différence entre le délire du fou et le délire qui est élan spirituel.

A ce point où nous en sommes, nous voici obligés de sortir de cette pauvreté du discours sur l’amour où nous tombons aujourd’hui le plus souvent. A côté du mariage d’amour, qui ouvre sur le désamour et qui est nuisible aux époux, à côté du mariage par amitié et intérêt, d’où le désir est absent, il y a une autre voie : celle d’un mariage qui est l’union de deux âmes dans l’élévation spirituelle. C’est la voie de la sublimation. L’amour sublime n’est pas un amour qui modère le désir. Il peut être un amour fou, passionné, plein d’élan. C’est un amour qui libère le désir. Mais ce désir ne se rapporte plus à la possession de l’autre et à la jouissance des corps. C’est un désir qui cherche, au-delà de l’autre, la connaissance, la contemplation, l’épanouissement de la vie spirituelle. L’autre n’existe plus pour lui-même, mais comme inspirateur de beaux gestes et de belles paroles, comme éveilleur de l’âme endormie, comme accoucheur de l’être intérieur qui sommeillait en l’autre. C’est de cet amour là que les poètes aiment la femme qu’ils appellent leur inspiratrice, leur muse ou leur égérie. C’est aussi de cet amour dont nous parle la poésie occitane, l’amour courtois. Lorsque l’amour devient vraiment objet de culture, c’est l’amour sublime qu’on valorise parce que seul cet amour permet au couple de se dépasser lui-même sans que les amants se trahissent ou s’abandonnent. L’amour sublime fait exister le couple mais il n’enferme pas dans le couple.  C’est bien ensemble et unis, dans la fidélité et sans trahison, que les amants parviennent à s’oublier eux-mêmes au profit d’un commun cheminement.

Il s’agit, en effet, d’un modèle où le couple ne soit pas le face à face de deux egos, de deux personnes. L’amour sublime cherche au-delà de la personne et dépersonnalise. Mais il ne peut pas être un résultat de la volonté. Il comporte un mystère qui conduit Platon à y avoir une inspiration venue d’ailleurs, un signe divin. Seuls ceux qui ont atteint un certain niveau de sagesse peuvent aimer de cet amour-là. Car leur âme s’est rapprochée du monde de l’idéal. Platon remarque très finement que tous les hommes ne sont pas égaux devant l’amour. Certains ont le don de l’amour et d’autres épuisent vite leur désir, n’ont pas une expérience poussée de l’amour. Ces derniers finissent même par confondre l’amour avec l’assouvissement du besoin sexuel ou des besoins affectifs. Une fois ces besoins satisfaits, ils cessent d’aimer, de désirer. Mais les âmes véritablement douées pour l’amour ne cessent pas d’aimer parce qu’elles sont proches de l’être aimé : cette proximité au contraire renforce leur désir, et c’est ce désir qu’elles partagent avec le partenaire d’amour. Ainsi en est-il des sages. Car Platon ne conçoit pas la sagesse comme une vie raisonnable et mesurée en tout. En tout cas, pas toujours. Il y a des formes de sagesse qui pratiquent la voie de l’amour. L’amour sublime est bien sûr le propre des poètes mais c’est aussi l’amour philosophique. Car lorsque l’âme est tenue en éveil, lorsqu’elle est vraiment vivante, c’est de cette manière-là qu’elle aime. Il reste à dire maintenant comment Platon conçoit l’âme, mais ce sera pour une autre fois.  

On trouve dans le Phèdre, une description très fine du comportement amoureux, une sorte de phénoménologie de l’amour.  Mais, très curieusement, cette description se fait à travers le mythe. On trouve d’abord la description du désir dans ses deux directions. Le désir est plus ou moins fort selon que l’âme est plus ou moins engagée, voire noyée, dans la matière du corps. Il y a des hommes lourds, qui ne cherchent rien de plus que ce qu’ils ont, qui sont pauvres en désir. Ceux-là ne sont jamais amoureux, ou très peu. Ils vivent dans une sorte d’hiver intérieur, leur cœur semble mort, rien de les enthousiasme. Ce sont des êtres mornes, sans émotions. Cet état de mort sous l’apparence de la vie, de mort intérieure, de torpeur de l’âme est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit. Dans le langage de la psychologie d’aujourd’hui, on dira que ces êtres ont inhibé le désir en eux, à cause de certaines peurs, de la peur de souffrir notamment, et cette peur est certainement liée à certains événements de l’enfance. Mais Platon propose une autre psychologie, à partir d’un mythe qui devient explicative des comportements amoureux. Ceux qui ne sont pas capables d’amour sont ceux chez qui le corps a tellement pris le dessus sur l’âme qu’ils ne peuvent pas même désirer.

La deuxième catégorie d’êtres, dans la psychologie de Platon, regroupe ceux qui ont du désir mais qui, au lieu de l’accroître, d’en faire un moteur d’évolution, cherchent à l’éteindre. Ce qui éteint le désir, c’est la jouissance charnelle, le plaisir. Le désir, pour Platon, n’est pas fait pour aller vers ce qui lui donne satisfaction. A satisfaire son désir, on n’y perd plus qu’on n’y gagne. En effet, la satisfaction ne consiste qu’en un petit plaisir du corps. En revanche, elle infléchit la direction du désir, elle le tourne vers la matière, puisque seul un être matériel peut procurer une satisfaction au désir. Du coup, la personne s’appauvrit de son propre désir. Le jouisseur devient, comme l’être sans désir, un homme dévitalisé. On perd son âme dans la multiplication des plaisirs. Le paradoxe, c’est que c’est notre manque qui fait notre richesse.

Il faut donc que le désir soit maintenu, constamment accru, et toujours tourné vers son véritable objet, qui est la beauté qu’on voit en l’autre, la bonté de la vie qu’on a envie de mener avec lui. Mais cela ne signifie pas que le couple soit impossible, ni que l’aimé doive toujours se refuser à son amant. En effet, Platon nous présente la possibilité d’un couple spirituel, d’un couple philosophique où les partenaires « passent leur existence terrestre dans le bonheur et dans l’union ». Ce couple repose sur plusieurs facteurs. D’abord, il y a disparité. Disparité d’âge : l’un est plus âgé que l’autre. Disparité d’amour aussi : l’amant, c’est-à-dire le plus âgé, aime davantage, il est actif, demandeur, et l’aimé, c’est-à-dire le partenaire le plus jeune, semble se laisser faire, se laisser convaincre. Ensuite, il faut que le couple repose sur le fait que l’amant révèle à l’aimé sa vocation. En effet, l’aimé est attiré par tel amant parce qu’il découvre à son contact le genre qu’il souhaite mener. Et l’amant, en retour, introduit son aimé à cette vie, il se fait son initiateur dans le domaine qui est le sien. Enfin, le couple partage une intimité pleine et entière, une communauté de table et de lit, au cœur de laquelle l’amant fait un effort sur lui-même pour respecter de son mieux le corps de l’aimé. Et cette maîtrise de soi au sein du couple, Platon l’appelle une victoire olympique…

 En conclusion provisoire, nous pouvons dire que la leçon de Platon est qu’il faut laisser l’affectivité amoureuse aux êtres immatures. Et aussi qu’il faut laisser l’amitié aux êtres sans désir, sans vitalité de l’âme. Ces deux catégories d’époux se trompent autant l’une que l’autre. Platon ne condamne ni l’amour, ni une certaine passion en amour, pourvu que cette passion, ce désir impétueux soit tourné vers le savoir, la connaissance, la recherche du divin. Non pas que l’autre devienne le moyen et l’instrument de ma propre élévation spirituelle. C’est moi aussi qui dois l’élever et l’accompagner, être aussi son instrument, dans la mutualité. Mais chacun ne peut aimer qu’à la mesure du don d’amour qu’il a reçu, qu’à la mesure de l’éveil de l’âme en lui. C’est le travail de tout une vie philosophique, ou de tout une vie poétique, que de permettre d’accéder à l’amour sublime.

Publié dans La voie de l'amour

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CONTREPAS 23/08/2016 18:32

tres bon article!!

Clovis Simard 20/06/2012 17:47

Blog(fermaton.over-blog.com),No-15, THÉOREME EXCALIBUR.- L'autre voie ?.