Ethique du travail social

Publié le par diotime

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2 mai 2011

Conseil Général de la Haute-Loire

 

A notre quatrième conférence sur l’éthique, dans le cadre de notre association de philosophie, PPP,  je voudrais d’abord revenir sur la démarche qui préside aux lundis de l’éthique et qui nous a conduit à nous adresser à Roland Badiou.

Nos sociétés sont de plus en plus organisées par le droit. Il en découle un recul de l’éthique, c’est-à-dire de la référence à des valeurs communes pour éclairer le sens de nos actions et de nos institutions. C’est ce que j’appelle le retrait de l’éthique : la référence aux lois, des lois de plus en plus nombreuses et complexes, dispenserait chacun de réfléchir au sens et aux valeurs.

Cependant, à côté de ce retrait de l’éthique, on peut observer aussi, quoique timidement, un retour de l’éthique. En effet, il est difficile pour une société de se passer de toute référence à des valeurs communes. Cela apparaît avec acuité lorsqu’il s’agit de légiférer pour tous sur des problèmes moraux qui engagent les convictions de chacun : avortement, procréation artificielle, euthanasie, mariage et divorce, structure de la famille, éducation des enfants, accueil du handicap, etc.  Or il se trouve que ces problèmes sont devenus de plus en plus importants dans nos sociétés contemporaines. Les enjeux politiques ont beaucoup changé, en effet, à partir des années 70. Les questions politiques fondamentales avaient été, dans les problématiques ouvertes par le mouvement ouvrier, par le marxisme et ses suites, celles de la lutte des classes, des modalités de la production, des conditions de travail, etc. Dans la sensibilité post-marxiste, les questions concernant les mœurs passent au premier plan, et donc celles qui interrogent la possibilité d’une référence morale commune.

C’est dans un tel contexte qu’il faut comprendre ce qu’on peut appeler un retour de l’éthique. Dès le début des années 60 du dernier siècle, dans le monde anglo-saxon, on voit apparaître ce qu’on appelle une éthique appliquée. Le mot d’éthique prend alors un autre sens : il désigne la recherche de valeurs communes dans une société pluraliste où chacun a ses convictions propres. Cette recherche doit se construire par une discussion entre hommes raisonnables qui, n’ayant pas les mêmes convictions, peuvent néanmoins essayer de se comprendre. Cette recherche éthique doit aboutir à un accord sur les questions qui sont justement les plus délicates, celles qui supposent des choix moraux.

Cette éthique appliquée se développe d’abord sur les questions médicales : elle est une bioéthique. Mais, peu à peu, cette démarche éthique va s’étendre à d’autres champs. D’abord à celui de l’écologie, dans le cadre de ce qu’on appelle l’éthique de l’environnement et du développement durable. Nous y reviendrons à la rentrée. Pour réagir face aux dangers écologiques, les lois et les règlements sont-ils suffisants ou faut-il travailler à modifier les comportements, et finalement la manière d’être des gens à l’égard du milieu naturel ? L’éthique se construit sur l’idée d’une limite du droit, sur la nécessité de modifier les comportements, sur le besoin de mettre en œuvre une éducation des jeunes générations. Tous les espoirs mis sur l’éducation dans nos sociétés se nourrissent au même mouvement historique que ce retour de l’éthique.

C’est dans cette perspective que nous nous sommes adressé à Roland Badiou pour parler de l’éthique du travail social.

J’ai connu Roland Badiou comme formateur à Afore.

Afore est un organisme de formation continue de travailleurs sociaux à Saint-Etienne. J’y suis aussi intervenu car je m’intéresse de près au travail social depuis près de dix ans.

 Roland Badiou a fait sa carrière dans la protection de l’enfance. Il a été chef de service à l’AEMO de Sté.

Roland Badiou étant donc empêché ce soir pour cause de maladie, je vais essayer de vous rapporter ce qu’il avait prévu de dire, en y ajoutant quelques analyses qui sont miennes, comme nous avions initialement prévu de le faire.

Le travail social : voilà une expression bien large qui recouvre des réalités très différentes. Disons qu’il y a « travail social » dès lors que l’Etat organise, dans la vie sociale, une forme d’aide à des personnes en difficulté, quelle que soit la nature de ces difficultés.

Mais, afin d’être plus concret, nous avons demandé à Roland Badiou d’illustrer son propos sur le travail social à partir de ce qui a été son activité professionnelle, à savoir l’assistance éducative que l’Etat offre aux parents en difficulté.  

 

I- Présentation du cadre d'intervention:

 

Les interventions éducatives misent en œuvre dans le cadre de l’AEMO (assistance éducative en milieu ouvert) sont déterminées par leur rapport structurel avec la loi: l'article 375 du code civil prévoit une limitation « plus ou moins importante » à l'exercice de l'autorité parentale chaque fois que « la santé, la sécurité ou la moralité d'un mineur non émancipé sont en danger ou quand les conditions de son éducation sont gravement compromises » cette contrainte est imposée/négociée avec les parents représentant de l'enfant dans le cabinet du juge des enfants représentant de l'instance judiciaire.

 

Imposée/négociée car le juge doit présenter aux parents les faits qui motivent  son intervention : ces faits ont été signalés par des personnes privées plus ou moins proches de la famille ou publiques: des professionnels de la santé , de l'éducation ou du social qui ont considérés à partir de signes  manifestés sur le corps de l'enfant ou de paroles dites par lui, qu'il était en « danger »

 

Signes et paroles vont donner lieu à un échange entre parents et juge au cours duquel ils reconnaîtront ou pas des éléments qui les met en position d'accusés ou tout du moins de responsables. Quelque soit leur degré de responsabilité dans les actes posés le fait d'avoir été signalé par d'autres constitue pour eux une violence réelle qui déterminera  la conduite de l'intervention éducative.

 

Les parents pourront apporter leur contribution à la recherche de la vérité de ce qui s'est passé .

 

En organisant une discussion autour de ces faits le juge des enfants invite les parents à une prise de conscience et s'efforce d'obtenir leur adhésion à ce qui est écrit dans les documents qui lui ont été transmis et aux décisions qu'il va prendre.

 

La parole leur est donnée pour qu'il puisse faire entendre leur point de vue.

 

A cette étape le juge a des informations diverses et des avis différents. Il  ne sait pas exactement ce qui s'est passé et qui dit « la vérité » mais  la discussion autour des faits peut déterminer sa décision  d'une intervention éducative contraintes. Contrainte à la fois pour les parents qui devront s'inscrire dans la co-production de l'intervention éducative avec les intervenants médico-sociaux-éducatifs mais aussi contrainte pour ces intervenants qui auront à rendre compte des effets de leur intervention sur la modification des faits qui ont été à l'origine du signalement.

 

L'intervention éducative dans un cadre judiciaire reste le mode d'intervention dans les situations où les parents nient les faits qui leur sont reprochés et restent dans une position de refus d'une intervention éducative organisée sous la forme du contrat.

 

Depuis la loi  du 5 mars 2007 les parents qui mettent leurs enfants en danger et qui en sont conscients peuvent prendre l'initiative de demander de l'aide au service du Conseil Général . Un inspecteur Enfance leur proposera une aide éducative. En donnant leur accord  à cette aide en signant un contrat qui déterminera les buts de l'intervention et les conditions pour y arriver.

 

A la différence de l'AEMO judiciaire les parents pourront décider  de la poursuite ou de l'arrêt de cette intervention.

 

II – Les politiques familiales

 

                                                                                                                         

L’assistance éducative s’exerce dans un contexte ou les  politiques sociales sont en partie déterminées par l’impact  d’évènements spectaculaires présentant des situations dans lesquelles des enfants sont victimes de négligence ou de maltraitance  de la part d’adultes qui en ont la responsabilité.

 

Le caractère monstrueux de quelques situations développe un malaise général dont les travailleurs sociaux doivent se dégager pour accomplir une mission  qui doit tenir compte des  droits et des devoirs que parents et  enfants ont entre eux tel que le définit le code civil.

 

Cette mission éducative est confiée par l’instance politique à différentes institutions publiques ou associatives.

 

La réalisation de cette mission est assurée par des travailleurs sociaux qui ont la difficile tâche de soutenir une attitude qui manie à la fois le conseil, l’aide et le contrôle. Est- ce que nous pouvons parler de similitude avec la figure, la posture de « diplomate plutôt que de médiateur » dont parle Christian Laval et Bertrand Ravon dans la contribution intitulée « Relation d’aide ou aide à la relation » du livre collectif « Le travail social en débat » ?

 

 C’est un enjeu important pour ne pas dire déterminant car  la tendance actuelle est de  pousser  l’assistance éducative  à agir dans le sens de la correction et du redressement des comportements : «  il faut mettre du cadre, de la loi » .

 

L’usager ne serait-il pas mis à la place d’objet à éduquer ? .Il est traité individuellement, pour autant est-il encore possible de reconnaître en lui un sujet ?, c’est à dire quelqu’un  à la fois responsable de ses actes et en même tant déterminé par quelque chose qui le dépasse et dont il est le seul à pouvoir  parler.

 

Pouvons- nous dire que l’individuation serait  un processus de transformation qui s’imposerait de l’extérieur et que la subjectivation travaillerait de l’intérieur du sujet?

 

Alors que la loi sur l’autorité parentale ne parle pas de contrôle, un courant de pensée voudrait orienter les pratiques dans cette direction. Est-ce une nouvelle version du contrôle social favorisé par l’ambiance sécuritaire ?

 

 Est-ce  le fait que le milieu professionnel serait moins nourri et dérangé que dans les années 70 où de nombreux auteurs alertaient sur les dérives possibles du travail social vers le contrôle social ? on pense, entre autre, à « la police des familles » de  Jacques Donzelot et à « la gestion des risques » de  Robert Castel .

 

Dans le titre IX du code civil intitulé  « de l’autorité parentale » le législateur détermine la responsabilité entre parents et enfants :

 

                                                                                                                         

« l’enfant, à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère...l’autorité appartient aux père et mère pour protéger l’enfant dans sa sécurité, sa santé et sa moralité… l’enfant ne peut, sans permission des père et mère quitter la maison familiale et il ne peut en être retiré que dans les cas  de nécessité que détermine la loi »

 

Dans la section « de l’assistance éducative » le texte de loi précise les conditions qui permettent au juge des enfants d’intervenir et de limiter l’exercice de l’autorité parentale.

 

« si la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur non émancipé sont en danger ou si les conditions de son éducation sont gravement compromises, des mesures d’assistance éducative peuvent être ordonnées par justice à la requête des père et mère conjointement, ou de l’un d’eux, de la personne ou du service à qui l’enfant a été confié ou du tuteur, du mineur lui- même ou du ministère public. Le juge peut se saisir d’office à titre exceptionnel ».

 

C’est ce texte de loi qui légitime l’entrée de  «  l’éducatif judiciaire » dans la sphère privée des familles et qui invite chacun à formuler ses conceptions éducatives et la  manière de les mettre en œuvre dans l’intérêt de l’enfant.

 

Ce texte impose des obligations aux intervenants sociaux et éducatifs, mais aussi à ceux qui ont la responsabilité de financer et de contrôler ces actions.

 

Il ne dit pas comment il faut agir . Il laisse à l’intervenant une grande liberté de définition et d’interprétation des termes « santé, sécurité, moralité » afin qu’il appréhende l’extrême diversité des relations conjugales et parentales. A eux d’identifier au cas par cas le « désordre des familles » et d’en proposer le traitement.

 

L’instance judiciaire s’appuie sur les savoirs faire de professionnels, transmis de générations en générations , construits au fil du temps avec l’opposition et  la résistance de ceux qu’on nomme les usagers et  éclairés parfois par les sciences humaines et  sociales .

 

Les diagnostics sociaux-éducatifs proposés aux juges des enfants pour qu’ils puissent juger s’appuient sur des conceptions théoriques de l’enfant, des parents et des liens qu’ils doivent avoir entre eux.

 

Les décisions judiciaires prennent en compte l’histoire individuelle et sociale des parents . Elles sont motivées de façon  à nommer les conséquences des dysfonctionnement familiaux sur la vie actuelle de l’enfant et sur son devenir.  Elles orientent profondément le travail éducatif.

 

                                                                                                                         

 

                                                                                                                                                                                                                                                    

Au-delà d’une observation rigoureuse de la réalité, c’est à la fois un travail personnel de critique, d’ajustement, de remise en cause de sa façon de penser. C’est aussi un travail   d’action sur les structures dans lesquelles s’exercent ces métiers.

 

Les intervenants éducatifs référés à la protection judiciaire et administrative de l’enfance (internat, milieu ouvert) ont besoin d’une grande liberté d’initiative pour construire leur mode d’intervention.

 

Ces initiatives sont la plupart du temps soutenues par l’esprit créatif qui anime les équipes. L’invention et l’adaptation nécessite une prise de risque qui ne peut s’exprimer dans un climat de peur et de crainte.

 

Les conditions requises qui existent actuellement dans certain secteur : un certain mode de relation aux gens, une ambiance d'ouverture, une possibilité de parler sans risque de sanction seront-elles conciliables avec les prévisions de gestion modernes des services : management, évaluation, avancement au mérite, contrôle tous azimuts?  

 

Habitués à prendre en charge leur destin et à assumer la responsabilité de leurs paroles et de leurs actes les travailleurs sociaux ont toujours eu vis à vis du politique un rapport distant, voire conflictuel.

 

De son côté le politique a toujours eu à l’égard du travail social des attitudes ambivalentes alternant séduction et instrumentalisation : légitimité constitutionnelle des élections contre légitimité professionnelle des savoirs faire.

 

Les lois promulguées pour encadrer le travail éducatif ( la loi particulière du 6 janvier 1986  transfère le pouvoir au Président du Conseil Général en matière de Protection de l’Enfance  et  la loi de 2002 donne plus de pouvoir au usagers ) imposent, un contrôle des pratiques par des exigences de résultats disproportionnées au regard des moyens donnés  pour l’ampleur des problèmes à traiter. 

 

Les travailleurs sociaux mettent en œuvre des politiques sociales destinées à améliorer les conditions de vie des citoyens. Ces actions rencontrent inévitablement des limites  lorsqu’elles concernent les conditions de vie ( logement, travail).

 

Les pratiques sont également éprouvées  par la gravité des   problèmes relationnels parentaux et conjugaux et  par les troubles psychiques des enfants et des adolescents.

 

Le cabinet du juge des enfants est le lieu où  la procédure du contradictoire permet à chacun de dire et  de faire entendre, sous forme de mots, de cris ou d’actes l’insupportable de sa vie.

 

                                                                                                                         

 Le cadre, les rituels de procédure et la présence des différents acteurs permettent, la plupart du temps, d’aboutir à des discussions constructives. 

                                                                                                                         

                                                                                                                         

La judiciarisation( c’est à dire le  traitement judiciaire des problèmes de l’enfant en danger ) est présentée dans les revues professionnelles comme une mesure employée d’une manière trop systématique.

 

Elle pourrait être remplacée par le contrat administratif d’intervention présenté comme une manière plus légère de traiter les problèmes d’enfance en danger.

 

                                                                                                                         

 N’est- ce pas une manœuvre  pour présenter le contrat administratif comme la nouvelle bonne façon de faire?

 

Si elle devient le prescripteur, le financeur et l’évaluateur l’instance politique territoriale  ne cumulera t’elle pas tous les pouvoirs  au risque d’interdire la coupure nécessaire entre l’acte éducatif et son financement et d’interdire  les tensions et les oppositions inévitables dans les pratiques qui traitent des conflits ?

 

III Des considérations générales à l'intervention singulière:

 

Les situations qui doivent être  prises en charge ne sont pas de même gravité et ne mobilise pas chez l'intervenant le même engagement . Toutes mettent l'accent sur le désordre que  les conflits de la conjugalité et les dysfonctionnement que la parentalité entraînent sur le développement cognitif, affectif, social et psychique de l'enfant.

 

Dans toutes les mesures l'intervenant à pour fonction d'inciter à l'apaisement et au dépassement des conflits destructeurs pour trouver une autre façon de vivre ensemble ou séparé.

 

Ce n'est pas sans conséquence sur son équilibre psychique personnel. Les tensions de chacun participent  également à celles vécues dans l'équipe, autre appui indispensable pour tempérer les excès de sa propre subjectivité lorsqu'elle est confrontée à de l'insupportable.

 

Ces situations dîtes « insupportables » ont besoin pour être abordées d'une manière clinique de dispositions particulières pour que les différentes étapes de la rencontre puissent s'accomplir que ce soit pour progresser ou régresser.

 

 

                                                                                                                         

Ces prises en charge sont nommées « spécifiques ou AEMO renforcées suivant les services » Elles ont pour objectifs de proposer une mise au travail plus soutenue à des personnes qui traversent un moment critique de leur vie , qui ne veulent pas être aidées ou qui ne voient pas à quoi pourrait leur servir l'aide d'un autre.

Elles permettent aux intervenants d' expérimenter et de proposer d'autres modes de relation et de traiter ainsi l'angoisse que font vivre certaines situations.

 

Elles se nomment:

 

- travail de mise en lien

- groupe mère-enfant

- alternative au placement

- adolescent en grande difficulté

 

Une prise en charge spécifique: le travail de mise en lien

 

Le travail de mise en lien est une pratique délicate nécessitant précaution et préparation pour que la rencontre de l'enfant avec le ou les parents ne tourne pas au pire. Il y va de la santé et de l'intégrité de l'enfant ensuite de l'avenir du lien avec les parents, car pour l'enfant, malgré ce qui s'est passé pour lui (abus ou maltraitance) son rapport à ses parents demeure au centre de ses préoccupations. L'expérience de l'accompagnement des enfants nous a démontré cela.

 

La spécificité de ce travail ne peut pas s'inscrire dans la logique classique d'une AEMO car l'approche éducative qui la sous entend peut à tout moment se révéler insuffisante et par conséquent préjudiciable pour la structuration de l'enfant. L'abus sexuel sur l'enfant , par exemple, s'est révélé pour la plupart des intervenants comme un facteur insupportable nécessitant un travail sur soi pour ne pas diaboliser le parent agresseur. Sans ce travail d'analyse le travail d'accompagnement d'une reprise de lien de l'enfant avec son parent est parasité par la peur, quelquefois de la haine non reconnue et le soupçon d'une possible récidive.

 

Prendre acte de cela nous met dans la nécessité de corriger nos attitudes à l'endroit des parents et surtout à l'endroit du parent agresseur ou supposé comme tel, sans entamer notre vigilance et la rigueur avec lesquelles ce travail doit être conduit.

 

                                                                                                                         

La parole devient la plupart du temps possible et le lien y gagne dans l'engagement de chaque partie: le travailleur social, l'enfant et ses parents.

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                   

Un « partenariat » devient ainsi possible:

 

-entre nous et les autorités légales traitant de la protection de l'enfant

-avec les professionnels de la santé lorsque l'état de l'enfant ou des parents le nécessite

-avec les membres de la famille à qui revient la responsabilité de l'accueil de l'enfant

 

Ce travail demande de la préparation:

 

·        avant la mise en lien, pour préparer chaque partie à une possible rencontre en fonction des dispositions et du désir de chacun et en respectant surtout celui de l'enfant.

·        Après la mise en lien afin de tirer les conséquences de la rencontre et de mettre au travail l'évolution ou la régression dans la qualité du lien entre l'enfant et les parents.

 

C'est après ce travail d'accompagnement  à la mise en lien entre enfant et parents et les résultats obtenus qu'une AEMO peut advenir comme prolongement du travail effectué.

 

 

 

  

 

  

Je reprends maintenant la parole en mon nom, comme je l’aurais fait même en présence de Roland Badiou.

Je dirais que la question de l’éthique du travail social, c’est la même chose que la question du cadre juridique dans lequel le travail social s’exerce. Il y a précisément recul de l’éthique dès lors qu’on pose que seul le cadre juridique est normatif. La norme juridique ne peut pas être la seule dans l’exercice professionnel du travailleur social. Il existe une autre normativité : c’est la normativité éthique.

La question de l’éthique ne peut pas non plus se rabattre sur celle des politiques sociales. Une politique a toujours sa légitimité, parce qu’elle émane d’une majorité élue et parce qu’elle répond à des besoins urgents. Mais elle n’est pas en soi éthique.

Enfin, je dirais que l’éthique de travail social est sans relation avec les sciences sur quoi ce travail repose. Les sciences sociales ne sont évidemment des sciences exacts. Elles sont habitées par toutes sortes d’idéologies. Par ailleurs, lorsqu’elles sont honnêtes, elles peuvent décrire et permettre de comprendre. Mais elles ne peuvent pas prescrire. La psychanalyse, par exemple, ne peut pas prescrire, en tant que psychanalyse, mais si tel psychanalyste peut prescrire en tant qu’il est autre chose que psychanalyste. La prescription ne peut venir justement que de l’éthique.

Ma thèse est que le travail social est toujours sous l’emprise du discours du maître. J’emploie cette expression dans le sens de Lacan qui va très bientôt s’éclairer. Le discours du maître est double : il est le discours du juge et aussi le discours du psychanalyste, qui tient position d’expert, notamment dans les instituions de travail social où il intervient. L’éthique n’est possible que si le travailleur social met à distance ce double discours du maître.

Le discours du maître est celui qui fait jouer ce que Lacan appelle des signifiants-maîtres. Le travail social fait jouer principalement deux signifiants-maîtres : la loi et le juge. Tant qu’il le fait, il n’a pas accédé à l’éthique qui lui est propre.

Le signifiant-maître ne sert qu’à une chose : mettre fin à la discussion, à l’échange. Il donne à la décision prise une autorité qui ne devra plus être discutée. Il met fin au processus de parole. Or, l’éthique telle que nous l’avons définie au début, est un processus de parole indéfini. Un processus de parole qui conduit les personnes à s’humaniser et à trouver un modus vivendi. L’éthique est une discussion continuée.

C’est par là que se définit le rôle propre du travailleur social et c’est ce qui constitue son éthique. Lacan ne définit pas le discours du travailleur social. La question reste donc ouverte. Je peux donner un éclairage philosophique.

La première question est de savoir si le travail social s’inscrit dans ce qu’on pourrait appeler l’organisation socio-judiciaire de la société. Tout est une question de montage. La politique, c’est souvent de la mécanique. Il faut être naïf pour croire que la politique se fait avec des idées. La politique, c’est une pratique de la domination qui repose sur une certaine manière de mettre en mouvement les gens et selon certains modes de transmission du mouvement. Le socio-judiciaire, c’est quelque chose qui marche et qui fait marcher. Le socio-judiciaire, ça fonctionne. Ca suppose qu’il y a un Etat qui transmet un mode de vie, qui inscrit certaines mœurs dans la vie des gens. Mais l’Etat, ce n’est pas que de l’exécutif. Le judiciaire, ça fait partie de l’Etat. D’ailleurs méfiez-nous de tous les poncifs sur la séparation des pouvoirs : ils nous voilent le fonctionnement réel de la mécanique politique. La séparation, ça n’est qu’une sorte de répartition du travail. Mais la séparation, ça n’empêche pas la transmission du mouvement : la volonté de l’Etat, ça commence au gouvernement, ça passe par la Parlement, ça finit au tribunal. Et le tribunal, il délègue, il a besoin lui aussi d’auxiliaire : un expert par ci, un éducateur par là. Vous voyez comment, dans ce montage, le travailleur social est principalement un exécutant.

Qu’est-ce que c’est l’exécution ? La politique, c’est de la parole qui fait agir. On trouve ça à tous les niveaux. L’exécutif décrète, le législatif promulgue et le judiciaire donne force exécutoire. De l’exécutif à l’exécutoire, c’est la même mécanique où la parole n’a de sens qu’à faire agir. Le travail social, dans ce montage, est la face la plus négociée, la plus persuasive d’une parole qui garde force exécutoire. Au bout de la discussion, il s’agit bien que ça s’exécute. Il s’agit bien d’une conception du travail social, celle qui correspond à son inscription dans le socio-judiciaire. La parole du travail social trouve alors dans la loi son alpha et son oméga. La parole commence par être celle de la loi et, après tout un tas de discussions qu’on peut assimiler à de la parlote, la parole doit venir s’accorder à la loi et finalement la répéter. La loi est alors la parole-pivot. D’une certaine manière rien ne doit parler que la loi elle-même, dans une mécanique où, développant sa propre dynamique, elle est appelée à revenir à elle-même. Si vous vous demandez ce que c’est, par exemple, une ordonnance ou un jugement, vous voyez bien que c’est de la parole écrite qui va faire beaucoup parler mais qui attend finalement, puisqu’il y a là-dedans de la force exécutoire, d’être reprise et répétée dans la parole de gens. Ce qui peut se faire, par exemple, sous cette forme : oui, cette famille d’accueil est ma vraie famille, puisque j’y ai été placé judiciairement, et c’est ainsi que le dit fait le vrai.

 Seulement ce n’est évidemment pas la conception philosophique de la parole que je viens de vous exposer là. La conception socio-judicaire de la parole n’a rien à voir avec la conception de la parole qu’on trouve dans la philosophie dialogique.

Que doit être la parole du travailleur social ? Je défend l’idée d’une hétérogénéité à maintenir entre le travail social et la procédure judiciaire. Le socio-judiciaire existe par ce trait qui correspond à une copule. C’est cette copule qu’il s’agit de suspendre. Le travail social ne doit pas copuler avec le tribunal. Pas copuler avec le discours du maître. C’est d’une autre parole qu’il y va dans la pratique du travail social, d’une parole dont le pivot n’est pas la loi mais l’expérience.

Quant au discours du psychanalyste dans l’instituion, il a trop souvent tendance à dériver lui aussi vers un discours de maître. S’il s’en garde, alors il peut être parfaitement en accord avec ce qui, dans la philosophie, fait de la parole une élaboration subjectivante de l’expérience.

Le défi, dans toute situation humaine, c’est de pouvoir réintroduire l’homme comme être parlant. La violence, c’est l’impossibilité de parler. La loi, si elle prétend mettre fin à la parole, est chargée de violence, et elle appelle la violence en retour. Surtout les lois injustes. Il n’est pas indifférent que la loi soit juste ou injuste. Peut-on, sans en avoir honte, quel que soit notre métier, se faire exécutants de lois injustes ? C’est la parole, dans sa justesse et son authenticité, qui éteint la violence, et non pas la domination.

Je vous propose donc une définition du travail social qui soit en accord avec ce qui, dans la philosophie, exclut la parole du maître, et donc toutes les formes de totalitarisme. Et donc avec ce qui, en la philosophie, nourrit l’esprit démocratique. Selon cette définition, le travail social est une manière de s’immerger dans  une situation d’existence, au cœur d’une crise, et de se servir de la parole pour aider les personnes à élaborer cette situation critique en une expérience subjective.

Cela me semble en accord avec ce qu’a voulu dire Roland Badiou dans son texte, et cela définit un positionnement du travailleur social qu’on peut reconnaître comme une position éthique.

 

 

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