PPP: historique, bilan, orientations

Présence Philosophique au Puy

Historique, bilan, orientations

11 octobre 2010

 

L’association PRESENCE PHILOSOPHIQUE AU PUY a été créée, par parution au Journal Officiel, le 8 octobre 2005. Elle a donc 5 ans d’existence.

Son objet est le suivant :

« Cette association a pour objet de faire exister en ville, dans le département ou dans des lieux extérieurs aux institutions où elle s’enseigne généralement, la pensée philosophique, soit de manière à en transmettre la tradition, soit sous la forme d’une libre discussion. Tournée vers un public aussi large que possible, l’association s’inscrit dans le mouvement d’éducation populaire illustré particulièrement au Puy par la présence et l’action de Simone Weil. Cette association peut dispenser des cours, organiser des conférences, organiser des débats ou des colloques ; elle peut également intervenir dans des formations professionnelles, initiales ou continues. Dans le champ culturel et social, elle a pour vocation d’articuler la pensée élaborée dans la tradition philosophique avec les pratiques professionnelles et sociales d’aujourd’hui ».

 

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Durant ses trois premières années d’existence, PPP a proposé des réunions mensuelles gratuites autour d’un thème. Ces réunions consistaient en une petite conférence préliminaire suivie d’une discussion entre les participants.

Les réunions se proposaient d’être une introduction à la philosophie politique et éthique. Les thèmes annuels ont été :

            2005-2006 : le jugement

            2006-2007 : figures contemporaines de l’éthique

            2007-2008 : mal penser, mal faire, maladie, malheur : peut-on se délivrer du mal ?

 

 

Le bilan des ces trois premières années est que les participants ont pu manifester une certaine satisfaction sur la qualité des échanges, mais deux réserves peuvent être faites. La première sur le lieu de réunion, peut-être un peu froid. La deuxième, plus fondamentale, est que, au-delà du groupe fidèle et restreint, les réunions n’ont pas su attirer un public plus large et plus varié dans sa composition démographique et sociale, ce qui est pourtant essentiel par rapport aux objectifs initiaux.

Il en découle pour nous une question :

Ø  Comment trouver des formules qui permettent d’aller davantage vers les jeunes et vers le grand public ?

 

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En liaison avec sa thématique de travail, PPP a organisé deux conférences, à la salle Jeanne d’Arc, autour du dysfonctionnement de l’institution judiciaire. L’une autour de Partick Dils, le 21 octobre 2006. L’autre autour de l’affaire d’Outreau avec le père Dominique Wiel, le 12 octobre 2007 .

 

Le bilan de ces conférences est positif car, autour de personnes et d’affaires médiatisées, un plus large public a pu profiter des activités de PPP. La limite, bien sûr, de ces sortes de conférences, c’est que leur teneur philosophique est plus faible, quoique que Dominique Wiel ait su poser assez clairement des questions de fond à partir de son expérience.

 

Ø La question est donc posée de savoir s’il faut renouveler des conférences-débats de ce type.

 

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S’étant donné dans ses objectifs initiaux la possibilité d’organiser des colloques,  PPP a pris l’initiative du colloque : EDUQUER, UN PARTAGE DES RÔLES, qui s’est tenu à l’IUFM du Puy le 11 octobre 2008. PPP a travaillé avec des partenaires : l’Inspection académique, l’Udaf et surtout l’IUFM qui a fourni les locaux et la logistique. Mais, c’est moi, en tant que président de PPP,  qui ai choisi le programme et les invités. Le thème de l’éducation appartient aux domaines d’exploration de PPP. La journée du colloque, en présence de monsieur l’Inspecteur d’Académie, a été riche, mais hélas nous n’avons pu assumer le travail et le coût qu’aurait occasionnés la publication des Actes. Les invités que nous avons pu réunir étaient de grande qualité : le sociologue Paul Yonnet, le professeur Antoine Gérard, le psychanalyste Jean-Daniel Ribault, le juge des enfants, Robert Lassey, Françoise Vincent, maître Dessage, etc.

  

Le bilan est certes positif mais il faut remarquer que dans un tel projet l’association PPP est moins visible, elle passe à l’arrière-plan. Cet inconvénient me semble assez secondaire. En revanche, il faut regretter qu’une telle manifestation, qui demande beaucoup de travail bénévole, ne laisse aucune trace écrite et aucune suite. Faut-il renouveler l’expérience ?

 

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PPP  s’est placée, dès sa fondation, sous l’égide de la philosophe  Simone Weil, qui a enseigné au Puy. Aussi a-t-elle eu à cœur de promouvoir la philosophie autour de la figure de cette femme philosophe.

Le 31 janvier 2007, PPP a organisé une journée d’étude sur Simone Weil, au CDDP, en présence de monsieur Doly, Inspecteur pédagogique de philosophie et de monsieur Emmanuel Gabellieri, qui a clôturé la journée par une conférence. PPP a également montré, ce même mois, une exposition de sa propre facture sur Simone Weil (l’exposition est ensuite allée dans les bibliothèques de Roanne, de Sainte-Florine et du Puy).

Mais c’est surtout en 2009 que PPP s’est consacrée à célébrer le centième anniversaire de la naissance de la philosophe, grâce à la collaboration et au soutien de la mairie du Puy principalement, mais aussi du conseil général et du cddp.

Au cours de cette année-là, PPP a pu rejoindre un public varié, en divers lieux de la ville et sous différentes formes : conférences, ateliers d’écriture, projections de films, exposition, parcours théâtralisé dans la ville.  Le bilan est plutôt positif, mais une telle manifestation est circonstancielle. Il faut que PPP s’ouvre maintenant de nouvelles voies.

 

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En lien avec l’année Simone Weil, PPP a édité sous son nom un ouvrage sur la philosophe dont je suis l’auteur. Les livres imprimés ont été presque tous vendus. Au-delà du seuil des ventes qui ont permis à PPP de rentrer dans ses frais, les bénéfices ont été une ressource nouvelle pour l’association.

L’opération a donc l’avantage d’inscrire, grâce à l’écrit, un travail dans la durée. Il a notamment été possible, grâce à ce support livresque, de faire qu’on puisse parler du Puy, et de l’année que Simone Weil y a passée, au colloque Simone Weil de novembre 2009 à Lyon, et bientôt dans le cahier de l’Herne qui va être consacré à la philosophe.

Cette modeste expérience éditoriale pourra donc être reconduite. PPP n’est pas un éditeur. Elle peut cependant prêter son nom pour l’impression d’ouvrages à condition que l’auteur s’engage premièrement à acheter lui-même le nombre de livres nécessaires pour que l’association rentre dans ses frais et qu’il s’engage aussi à laisser l’association bénéficier du produit des ventes supplémentaires. 

 

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Depuis quelques mois, PPP a pensé pouvoir intervenir sur les problématiques écologiques, en lien avec l’émission de radio que j’anime, à RCF, sous le nom d’Ecophilo, et en lien avec une autre association, territorialisée hors du Puy, A.M.E. Cela a été fait sous forme de cafés-philo.

Durant le dernier été, c’est en tant que président de PPP que j’ai été sollicité pour parler d’Albert Camus au Mazet Saint Voy, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort, et pour parler de Paul Ricoeur au Chambon-sur-Lignon.

Ces développements récents invitent à se poser plusieurs questions.

Ø PPP doit-elle limiter ses activités au Puy ? La déclaration fondatrice au J.O. évoque un ancrage sur tout le département. Il n’y a donc pas de raison de se limiter au Puy.

Ø PPP doit-il se consacrer à d’autres auteurs : Camus, Ricoeur, ou s’organiser de manière plus thématique ?

Ø PPP doit-il être en phase avec les sujets à la mode, voire les sujets d’actualité ?

 

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A la lumière de cette histoire que je viens de rappeler, quelle orientation donner à PPP ?

 

Ce qu’il convient de ne pas faire : s’enfermer sur un groupe restreint et dans un lieu habituel, travailler sur un événement ponctuel sans lendemain, gaspiller son temps et ses efforts sur des problèmes d’organisation, surtout lorsqu’il s’agit comme ici d’un travail bénévole.

Ce qu’il convient de rechercher : conserver une teneur philosophique sans faire peur, ne pas s’en tenir au modèle académique de la conférence mais multiplier les propositions innovantes, aller au devant des différents publics, ne jamais oublier l’écrit.

 

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S’agissant maintenant de la ligne philosophique de PPP, il ne s’agit évidemment pas de la livrer aux circonstances. Des perspectives sur des auteurs peuvent effectivement se dessiner, mais pas au détriment de cette ligne. Les sujets d’actualité doivent être abordés mais selon une perspective adaptée à cette ligne.

PPP est une association de philosophie politique et morale. Je crois que la notion de mœurs peut assez bien cerner, de manière large, ce qui pourrait nous occuper l’année qui vient. La philosophie s’est beaucoup détournée de la question des mœurs, à cause de la pression sociale très forte en faveur de ce qu’on appelle le libéralisme des mœurs et de ce qu’on appelle le libre choix de chacun en matière morale. La philosophie n’a pas vocation à justifier l’idéologie dominante, mais pour le moins à l’interroger, notamment en sa provenance. Permettez-moi de donner l’esquisse d’une problématique.

Dans La République, Platon expose que les mœurs d’une société sont dans l’étroite dépendance du régime qui y règne. Le gouvernement de la cité influe sur les mœurs des citoyens. On ne peut guère séparer morale et politique. Platon ouvre alors la possibilité d’une anthropologie des mœurs, c’est-à-dire d’une description des mœurs telles qu’elles sont. L’anthropologie des mœurs peut se faire de nombreuses manières. Elle peut être une histoire des mœurs qui aboutit à la situation actuelle, mais peut également être sociologique ou psychanalytique. Le projet philosophique de Kant, qu’il appelle une métaphysique des mœurs, et qui consistait à dégager une morale universelle pouvant fonder les bonnes mœurs, ce projet,  pouvons-nous encore y croire ? L’éthique doit demeurer un souci vivant mais peut-elle encore prendre la forme kantienne de la recherche d’une morale universelle ? En revanche, nous pouvons aujourd’hui proposer à la philosophie la tâche de pénétrer, autant qu’il est possible, dans la dynamique interne des mœurs. Pour ce faire, il faut se souvenir de la leçon de Spinoza, qui définit parfaitement la position philosophique : pouvoir traiter des mœurs comme une question de géométrie, sans en faire une affaire personnelle et sans tomber dans cette manière que nous avons, dès qu’il s’agit de mœurs, de nous  justifier nous-mêmes sur nos pratiques, par exemple en matière de mariage, en matière de sexualité, en matière d’éducation des enfants, etc. Pour accéder à cette posture philosophique, à ce regard de géomètres, il faut surmonter de nombreux obstacles, tous dûs à la pression sociale qui prétend imposer un certain nombre de nouveaux dogmes en ces matières.

Pour donner un aperçu très cavalier de ce que peut être une dynamique philosophique des mœurs, on peut poser deux ou trois jalons. Lorsque Nietzsche, en 1887, explique comment on peut apprendre aux gens à être responsables, à faire des promesses et à les tenir, il renvoie à une théorie de l’éducation dure, et même cruelle. C’est par le châtiment qu’on a toujours dressé les individus, dit-il, et c’est avec une telle éducation qu’on peut produire des citoyens capables de devenir des personnes juridiques, c’est-à-dire des personnes pouvant prendre des engagements et les honorer, comme l’exige au fond le code civil. Nietzsche constate que la société policée européenne s’éloigne irréversiblement de cette conception cruelle de l’éducation : il y a un adoucissement des mœurs. Nietzsche interprète cette évolution comme une intériorisation de la cruauté sous la forme de la morale puritaine qu’il voit à l’œuvre dans la philosophie de Kant et qui a été la morale bourgeoise du dix-neuvième siècle. Mais Freud, qui lui aussi a mis en évidence cette intériorisation de la cruauté dans la morale, en souligne, en 1929, les dangers psychiques et ouvre la voie, sans y tomber lui-même, à un libéralisme de mœurs où les morales traditionnelles trouveront leur ruine. Ce libéralisme éduque les êtres humains de telle sorte qu’ils ne parviennent qu’imparfaitement et de moins en moins à devenir des personnes juridiques entrant dans les catégories du droit civil. C’est le droit civil en tant que tel qui se trouve alors en crise, faute d’avoir des hommes qui puissent en relever les défis. La course du droit après les mœurs peut recevoir, en effet, cette signification. Le mariage par exemple, en tant qu’il repose sur le sens de la promesse dont Nietzsche a montré combien il ne peut s’acquérir qu’au prix d’une sévérité éducative, est une institution désormais difficilement tenable pour des hommes et des femmes qui ne sont plus capables d’en honorer les exigences. Le droit pénal devient l’ultime refuge de la cruauté et c’est pourquoi il connaît une sorte de durcissement qui est très inquiétant, sans compter les erreurs judiciaires. Le libéralisme de mœurs se double d’un mouvement répressif.

A partir de cette genèse très rapide du libéralisme des mœurs dans lequel nous vivons, on peut effectivement poser la question de la relation entre le droit et les mœurs. Au début du dix-neuvième siècle, Hegel soutient que les mœurs ne sont que la réalisation, dans la vie des gens, des grands principes du droit. Au vingtième siècle, on a plutôt vu que les mœurs entraient en contradiction avec le droit et que le droit devait s’adapter et courir après les mœurs. Mais, si nous en avons fini avec l’idée des bonnes mœurs, avec l’idée que les mœurs s’imposent aux individus par la loi, il n’empêche que les mœurs s’imposent quand même aux individus, mais davantage par la pression sociale, sous la forme médiatique d’une culture people comme on dit.

A partir de cette problématique générale, que je viens d’esquisser, chacun de nous peut, je pense, trouver à poursuivre ses propres questions, et en faire matière d’intervention sous la forme d’une conférence ou sous une autre forme. Chacun de nous peut le faire en s’appuyant sur son ou ses auteurs de référence : certains sont thomistes, d’autres kantiens, d’autres plus proches de la philosophie analytique, sans compter ceux qui sont plus proches de l’existentialisme ou de Nietzsche, etc. Je vous propose que nos auteurs de référence nous servent de guide mais n’apparaissent pas directement dans le titre de notre intervention, afin de ne pas faire peur aux non-philosophes. Je n’imagine pas une conférence qui serait par exemple : « l’impératif chez Kant ». C’est trop technique pour PPP. En revanche, notre axe problématique est assez large pour inclure toutes sortes de questions liées aux modes de vie, à l’éducation, au droit, à la sagesse, etc. Ces questions pourraient être désignées par des mots simples ou des questions simples comme par exemple : le plaisir, faut-il promettre ?, le mariage, qu’est-ce qu’un célibataire ? qui est vicieux ? où commence la pathologie psychique ? être maître de son corps, qu’est-ce que c’est qu’être parent ? le droit et la sexualité, peut-on parler d’éthique amoureuse ? prendre soin et/ou punir, etc. Il peut également être utile de prendre dans l’air certains thèmes à la mode, notamment ceux de l’écologie, afin d’en dégager les problématiques morales et politiques. Par exemple, à partir de la question du développement durable, on peut dégager la question du temps dans l’ordre éthique.

 

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Enfin, je voudrais aborder un autre point : rendre le travail de PPP plus collectif. Je sais bien qu’il est difficile de solliciter quelqu’un pour le faire travailler, souvent dans l’urgence, sur un thème sans pouvoir le rémunérer d’aucune manière. Je suis donc prêt à fournir encore le travail qui correspond à un projet qui somme toute est initialement le mien. J’exprime néanmoins le désir de voir d’autres que moi prendre la parole et de pouvoir me faire aider davantage pour ce qui est de l’ordre du secrétariat et de la communication. 

Reste donc à savoir sous quelle forme, en quel lieu et selon quelle périodicité l’on peut imaginer des interventions des uns et des autres sur des thèmes qui touchent, de près ou de loin, la ligne philosophique que je viens d’indiquer.

 

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La question la plus délicate reste de savoir comment pouvoir atteindre un public suffisant pour donner un sens à PPP, sans vider nos propos de leur teneur philosophique.    

Nous savons bien que nous n’atteindrons  le public le plus populaire, à moins d’imaginer des formes appropriées, autres que les conférences.

En revanche, nous pourrions nous fixer deux objectifs. Le premier est la mixité de sexe et d’âge. Rejoindre les jeunes n’est pas facile, si l’on ne veut pas tomber dans la facilité d’un public scolaire, qui est un public captif et donc factice. Pour étudier la philosophie, les scolaires ont leur professeur de philosophie et PPP n’a pas pour mission première de s’adresser à des classes, dans un contexte scolaire. Il faut que le jeune vienne par démarche volontaire, par choix, seul, en petit groupe ou en famille.

Le deuxième objectif est de rejoindre les professionnels, c’est-à-dire les personnes en activité. La nature même des problèmes que nous allons traiter nous oblige à nous tourner vers certaines professions. Nos collègues enseignants, d’abord. Mais aussi les professions sociales, les professions juridiques, les professions médicales, les psychologues, etc.

Ø Comment nous faire connaître au sein de ces professions ?

Par ailleurs, nous devons aussi rejoindre les autres associations et les militants de différents styles. Je pense notamment aux associations liées à l’écologie, voire au développement personnel, car ces associations sont porteuses d’un questionnement sur les valeurs et les modes de vie.

 

Pour finir, je dirais que le programme que je viens de dessiner est bien trop ambitieux par rapport à nos moyens. Soyons réalistes et modestes : nous n’arriverons évidemment pas à le remplir. Nous pouvons nous contenter d’une petite réussite sur un point ou un autre, mais sans perdre de vue l’ensemble. Evidemment, je ne peux pas poser ici, ce soir, la question des intentions, des motivations profondes, ni celle de l’éthique du philosophe : c’est une éthique socratique que nous connaissons tous. Je me contenterai de dire que ce que nous cherchons sans doute, plus ou moins consciemment, dans la mise en commun de notre travail philosophique au-delà du cadre strictement professionnel, au-delà de l’écriture solitaire et de l’exercice esseulé du métier, ce que nous cherchons est de l’ordre d’une communauté philosophique, je veux dire une manière d’être ensemble autour d’un idéal philosophique que nous avons en commun et autour duquel nous invitons autant de personnes que possible, quelles que soient par ailleurs leurs appartenances et convictions, à entrer.