Simone Weil et l'anticolionalisme

Publié le par diotime

Simone Weil et l’anticolionalisme

Conférence donnée au CDDP du Puy, le 23 février 2009

 

 

 

L’une des illusions que produit l’histoire, du moins celle qu’on pratique comme discipline scolaire, c’est de nous laisser croire que certains chapitres sont clos, alors que ce sont des processus encore en cours. S’intéresser à l’analyse que SW fait du colonialisme, ce n’est pas seulement revenir sur le passé : c’est chercher à saisir des logiques historiques, des processus en cours afin de comprendre le présent et d’anticiper l’avenir. Entre les grandes civilisations qui font le monde, entre l’extrême variété des cultures, quelles sont les relations qui peuvent exister ?

 

Emergence de l’anticolonialisme

Lorsque SW enseignait au Puy, l’année scolaire 1931-32, elle s’intéressait déjà à la question coloniale. Nous savons même, grâce à la biographie de Simone Pétrement, qu’elle faisait un cours sur la colonisation, et sans doute une critique de la colonisation. Après les déboires de Simone Weil avec les autorités municipales et académiques du Puy, on craignait qu’elle ne dispense un enseignement subversif et la question coloniale commençait à devenir une question délicate. Simone Pétrement écrit : « Simone, irritée, répondit (à sa directrice) que, lorsqu’elle ferait un cours sur la colonisation, elle la préviendrait et l’inviterait à l’entendre. Elle ne cacha pas qu’elle parlerait à ses élèves de l’enquête de Louis Roubaud sur l’Indochine, à moins d’un ordre écrit du recteur, auquel elle donnerait le plus de publicité possible ».  Un peu plus tard, SW, dont on suspectait l’enseignement, fut inspectée par le recteur lui-même. Celui-ci, qui ne fut pas mécontent du cours qu’il avait entendu, autorisa le jeune professeur à dire ce qu’elle pensait de la colonisation.

Si la question coloniale devient si sensible à l’époque en France, c’est qu’il commence à y avoir des révoltes et des oppositions. L’Indochine est constituée par le Laos, le Cambodge, et les trois régions en lesquelles on avait scindé le Viêt-Nam à savoir le Tonkin, l’Annam et la Cochinchine. L’indochine est colonie française depuis 1887. La guerre de conquête s’est étendue de 1858 à 1896. Avant la conquête, les missionnaires catholiques étaient entrés dans ces pays, notamment les jésuites, avec l’idée de convertir les bouddhistes à la Vérité, portée par le christianisme. Cette entreprise missionnaire commence au début du dix-septième siècle. C’est d’ailleurs soit disant pour protéger les communautés chrétiennes que les troupes de Napoléon III entrent en Indochine. Mais le motif religieux n’est qu’un prétexte. Les vraies raisons sont économiques : exploiter en ces pays le riz, le thé, quelques autres denrées et surtout l’hévéa, l’arbre avec lequel on fait le caoutchouc. Toutefois, ces motifs froidement économiques, sont complétés par d’autres. La colonisation se voit justifiée non seulement par les avantages économiques qu’elle représente pour les puissances européennes, mais aussi par le développement qu’une telle situation assure aux pays colonisés. L’action « civilisatrice » des pays européens doit surtout permettre aux populations soumises d’accéder progressivement au niveau social, culturel et moral des puissances colonisatrices. Le colonialisme est vu comme participant au développement des pays colonisés. Mais la colonisation est aussi nourrie, au moins chez les hommes de culture, chez les esthètes, par la fascination qu’exerce l’extrême- orient. Elle est un rêve de l’ailleurs, une recherche d’exotisme. On voit donc que la colonisation rassemble de nombreuses motivations : prosélytisme religieux, expansion économique, idéologie du progrès, goût de l’ailleurs et de l’aventure.

Seulement, entre les motifs mis en avant et la réalité de la vie des gens dans les colonies, il y a un écart considérable. Louis Roubaud, dont SW a lu les articles, est un de ces écrivains français qui sont certes attirés par le voyage en extrême-orient, mais qui  transforment leur désir d’exotisme, leur attirance pour l’ailleurs, en une observation de la réalité politique qu’ils ont sous les yeux : ils deviennent des reporters, un peu comme Malraux, dans les mêmes années, lorsqu’il écrit La condition humaine. Etre reporter, c’est décrire un état de fait et non pas rêver d’un orient mythologique. L’autre, en effet, est objet de désir ; l’orient exerce sur nous une attirance particulière. On insiste trop souvent sur certaines répulsions qu’on éprouve à l’égard de l’étrange et de l’étranger. C’est en partie vrai mais il faut aussi renverser ce lieu commun. Car en réalité l’étranger vient se loger dans nos manques. Il devient la nourriture privilégiée de nos rêves, nous le parons de tous les prestiges. L’autre et l’ailleurs sont objets d’un désir si fort qu’il nous aveugle, comme le désir amoureux. Proust a bien décrit comment nous tressons nos rêves autour d’une ville ou d’un pays que nous ne connaissons pas, si bien que, même quand nous y allons, nous voyons notre rêve plutôt que ce qui est. Qu’on dise « orient », ou mieux encore « extrême-orient », et se soulève en nous tout un imaginaire. Le colonialisme est aussi le fruit du rêve. L’Indochine, c’est d’essayer de réaliser notre rêve d’extrême-orient, c’est comme de vouloir saisir le songe. Le reportage, c’est sortir du rêve. L’état de fait que constate Roubaud en Indochine est alarmant. Le retard économique des pays coloniaux s’avère très important et les métropoles ne font rien pour le combler. Au contraire, elles s’en tiennent à l’idée que chaque colonie doit pouvoir prendre en charge ses propres investissements pour se développer et coûter le moins possible aux contribuables européens.

A l’époque de SW, il y a déjà un mouvement intellectuel pour dénoncer la colonisation. Dès après la première guerre mondiale, on voit s’affirmer l’idée d’un droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Dans le mouvement communiste, le thème de l’anti-impérialisme prend du poids et conduit à dénoncer l’empire français comme une entreprise d’exploitation. C’est surtout le cas chez les communistes dissidents, c’est-à-dire antistaliniens, comme ceux qui participent, à partir de 1925, à la Revue prolétarienne, Pierre Monatte, Boris Souvarine et d’autres . Parmi eux, Daniel Guérin, cet écrivain libertaire qui va peu à peu glisser du marxisme à l’anarchisme, sera l’un des premiers à construire le discours anticolonial. Il n’empêche que l’anticolionalisme reste assez marginal à l’époque en France, et SW s’y engage lorsque cela ne va nullement de soi.  

Mais c’est aussi chez les colonisés qu’on voit apparaître des aspirations indépendantistes. Un parti nationaliste se constitue à partir de 1927 en indochine. En 1930, des communistes vietnamiens nourrissent un mouvement insurrectionnel et indépendantiste, ce qui ouvrira sur une dure répression organisée par les autorités françaises : 150 condamnés à mort, des milliers d’exécutions sommaires. Cette répression, qui choque peu de monde en France, va choquer SW.  Elle écrira plus tard, à propos des massacres répressifs, « ils n’ont produit aucune impression, et aujourd’hui encore, beaucoup de gens cultivés, de ceux qu’on considère bien informés, ignorent tout de l’atroce répression de 1931 ». Cet aveuglement qu’elle souligne ici, ce retard d’indignation, on le constate souvent dans l’histoire : par une sorte de narcissisme national, un peuple peine à voir les horreurs qu’il produit lui-même. C’est ce patriotisme qui, dit-elle, « incline à préférer son pays à la justice ».

Ce n’est qu’en 1938, soit huit ans plus tard, que SW va écrire ses textes sur le colonialisme français. Elle défendra une attitude moyenne : ni le maintien par force de l’empire français, ni la guerre anticoloniale, la libération par la force, mais une émancipation progressive qui consiste à faire pénétrer l’esprit démocratique et égalitaire dans les populations colonisées. Elle croit à une sorte de collaboration entre les peuples en vue de l’indépendance. L’indépendance bien préparée est l’intérêt bien compris du colonisé, et la sécurité contre la révolte des peuples colonisés est l’intérêt bien compris des colons.  Elle écrit : « Une collaboration cordiale serait de ce fait possible, malgré la subordination d’une race à l’autre, si chaque étape dans le sens de l’assimilation apparaissait à la population soumise comme une étape dans la voie de l’indépendance économique et politique ». Est-ce de l’utopie ? Pas tout à fait. Cela a pu se réaliser, par exemple en Nouvelle-Calédonie.

La conquête

Mais, plus que les solutions qu’elle propose, c’est l’analyse qu’elle fait qui nous intéresse. SW en vient à penser que le colonialisme repose sur une hypocrisie constitutive : en prétendant apporter le développement, il justifie la domination. La domination y prend deux formes : la conquête et le déracinement.

A propos de la conquête, Simone Weil écrit : « La colonisation commence presque toujours par l’exercice de la force sous sa forme pure, c’est-à-dire par la conquête »62.  L’attrait de l’ailleurs prend souvent la forme de la guerre comme moyen de s’approprier cet ailleurs, de le faire nôtre. Y a-t-il deux sortes de guerres : les guerres de conquête et les guerres de libération ? Simone Weil pense que non : « des armes maniées par un appareil d’Etat souverain ne peuvent apporter la liberté à personne »63. Il n’y a pas de guerre sainte. Ceux qui veulent répandre la religion par les armes se trompent car, dès lors qu’elle se sert des armes, une religion altère profondément et irrémédiablement le message qu’elle porte. Il en est de même pour toutes les idées généreuses. Ni la liberté, ni la démocratie ne peuvent s’apporter par les armes. Les armes n’ont d’autre but que la domination.

 Quand elle réfléchit sur la guerre, dont la conquête est le principal motif, elle y voit moins un fait de politique extérieure qu’un fait de politique intérieure : la guerre est ce qui donne à l’Etat le plus grand des pouvoirs, celui de conscription comme droit d’exiger du citoyen qu’il meure pour son pays. Les mobiles de la guerre ne résident jamais dans les motifs parfois généreux qui la justifient : ils renvoient à la lutte intérieure d’un Etat contre ses propres citoyens. L’Etat justifie la domination de son peuple en l’amenant à s’identifier, par la guerre, à une valeur de civilisation : être le peuple de Dieu ou de la Liberté, ou le peuple du Progrès et du Développement, etc. Or ces valeurs de civilisation sont immédiatement compromises dans l’hypocrisie : elles servent à la domination des autres peuples mais aussi du peuple conquérant. Ce qui revient à dire que lorsque deux camps s’opposent et entrent en guerre, ce sont les deux camps qui perdent. Tant qu’on s’en tient à l’affrontement, c’est-à-dire à une logique de séparation, de clivage, nous contre eux, c’est, à l’intérieur comme à l’extérieur, une logique de domination qui prévaut. Un peuple ne peut en dominer un autre que parce qu’il est lui-même dominé. Pourquoi alors, malgré son pacifisme, Simone Weil a-t-elle voulu faire la guerre en Espagne, ce qui peut paraître contradictoire ? C’est qu’elle a cru qu’en Espagne, une amitié entre les peuples pouvait se dessiner. Elle a cru que la ligne de front pouvait se déplacer : non plus opposer deux peuples, mais unir deux peuples contre le même oppresseur. Mais elle s’est lourdement trompée sur ce point. L’idée communiste d’une alliance des peuples contre l’oppression capitaliste reste aveugle sur la force de la solidarité nationale.

 

Le déracinement

Une fois la guerre faite, le colonialisme organise le déracinement. La guerre est bien sûr l’usage de la force, mais ce qui importe encore plus que la force, qui est un moyen, c’est l’état du monde sur quoi ouvre la victoire de l’un sur l’autre. Cet état, c’est la domination. La domination n’est qu’une fausse paix. Dans les colonies, « il s’établit une paix qui diffère de la guerre uniquement parce que l’un des deux camps est privé d’armes ». Mais, en fait, sous l’apparence de la paix, le conflit couve. Car, écrit SW, « l’assimilation aiguise les conflits ». L’assimilation est vouée à l’échec. Comment tout un peuple pourrait-il renoncer à sa propre culture ? La politique d’assimilation ne fait qu’attiser les revendications d’identité, de mémoire propre ; elle exacerbe le nationalisme, et un nationalisme violent, épris de vengeance. Seule la force peut masquer cet état de fait, et un jour la force s’inverse. Lorsque le dominé se révolte, il peut alors se montrer plus cruel encore que le dominateur, parce qu’il rentre, pour l’inverser, dans cette logique de la force. Cependant, SW, en 1938, ne croyait pas qu’une émancipation par les armes soit possible. Elle écrit : «  Le nombre serait du côté des révoltés ; mais le monopole de la technique et des armes les plus modernes pèsent plus lourd dans la balance des forces ». Sur ce point, elle s’est également trompée : il n’y a pas de situation de domination qui ne puisse s’inverser, telle est l’une des grandes leçons de la décolonisation. 

Mais la domination est un phénomène d’abord culturel : c’est l’imposition de la culture des vainqueurs aux vaincus. Le colonialisme est l’exemple le plus clair de domination comme négation de la culture de l’autre. Ce qui lui semble caractériser le colonialisme, c’est le manque de curiosité à l’égard de la culture étrangère. Le colons, du fait des préjugés ethnocentristes, pensent n’avoir rien à apprendre de l’autochtone et rêvent d’une sorte de table rase à partir de laquelle ils pourraient façonner les autochtones à leur image. Le mythe de la table rase, si bien exprimé par Descartes, est à la fois le meilleur et le pire de la civilisation européenne moderne. Le meilleur dans la mesure où il permet l’essor des sciences. Et ces sciences, comme les techniques qui en découlent, sont assurément ce que l’Europe peut apporter aux autres cultures car elles n’ont été inventées qu’en Europe  : SW constate que « la technique, après avoir choqué beaucoup d’habitudes, étonne et séduit pas sa puissance. Les populations conquises ne demandent, au moins en partie, qu’à assimiler cette culture et cette technique ». Seulement, la table rase rend les européens étrangers à leur propre histoire. Et c’est cette crise de l’esprit de tradition qui les rend si peu curieux des autres cultures. SW écrit : « Les Européens qui vont dans d’autres continents pourraient d’abord ne pas se sentir dépaysés parmi des êtres crus inférieurs s’ils  connaissaient mieux leur propre culture et son histoire ; ils ne croiraient pas alors que les leurs ont tout inventé ». Autrement dit, SW inverse le point de vue habituel qui consiste à dire que les autochtones sont dans l’ignorance et le mythe, tandis que les européens auraient le savoir. En réalité, les Européens sont dans l’ignorance de leurs propres traditions. La science ne peut tenir lieu de culture à elle seule. La modernité, par son refus du passé, par son goût de la rupture et de la table rase, par son idéologie du progrès, favorise une certaine ignorance et produit de nouveaux mythes. Celui du progrès est le principal. Et c’est cette inculture des européens qui les rend peu curieux de la culture étrangère, et donc dominateurs. SW fait un portrait sévère du colon français, qui est bien plus dur que n’importe quel français de France. Ce qui semble accroître la dureté des colons, c’est qu’ils se sont déracinés. Parce qu’ils sont eux-mêmes déracinés de leur passé, ils ont le projet de déraciner les autochtones.

Le colonialisme, c’est porter aux autres peuples la techno-science ; mais c’est aussi leur porter le christianisme. Pour SW, le projet de déracinement est déjà inclus dans l’action missionnaire. « Les missionnaires, même martyrs, sont accompagnés de trop près par les canons et les bateaux de guerre », écrit-elle. Les français ont aimé leurs missionnaires. Dans de nombreux villages de Haute-Loire, par exemple, vous trouverez des hautes croix en fer forgé ou en bronze du dix neuvième siècle : ce sont des croix de mission, faites pour commémorer telle ou telle expédition d’évangélisation. Simone Weil pense autrement. Elle écrit : « Personnellement, jamais  je ne donnerais fût-ce vingt sous à une œuvre de missionnaires. Je crois que pour un homme le changement de religion est chose aussi dangereuse que pour un écrivain le changement de langue »64. Les religions ne sont pas exportables parce que l’homme n’a pas un rapport direct à Dieu. Il rejoint Dieu à travers une terre et une histoire, à travers une médiation culturelle qu’on appelle une tradition. Or, il y a dans le projet missionnaire l’idée qu’une religion venue d’ailleurs peut, par la seule force de la vérité, s’implanter n’importe où. Il existe bien sûr des missionnaires qui font exception. SW semble avoir une grande admiration pour Charles de Foucauld (1858-1916), moine chrétien retiré dans le sud de l’Algérie et ayant noué une amitié profonde avec ses hôtes musulmans. Charles de Foucauld semble montrer qu’on ne peut apporter quelque chose à l’autre que si d’abord on se laisse habité par l’autre. Et SW se demande : « Comment comprendre si peu que ce soit un peuple, demande-t-elle, quand on oublie qu’il a un passé ? ».

C’est dans sa réflexion anticoloniale que Simone Weil forge cette notion de déracinement qu’elle appliquera ensuite à la domination de l’Etat contre le peuple. Car, dans le déracinement, on observe le même rapport intérieur-extérieur que dans l’affrontement : un peuple ne peut en déraciner un autre que parce qu’il l’est lui-même. C’est ce que montre, dans une histoire postérieure à la mort de Simone Weil mais qui se comprend fort bien à partir de ce qu’elle dit, l’écrivain Pascal Quignard, en étudiant avec beaucoup de finesse, dans L’occupation américaine,  la manière dont la victoire de 1945, qui est une victoire des Etats-Unis, produit une colonisation qui génère le déracinement européen65. Un peuple ne devient colonial que parce qu’il est lui-même sans racine ou coupé de ses racines. SW avait pressenti ce que Quignard appelle « l’occupation américaine », dont nous ne sommes pas d’ailleurs sortis, lorsqu’elle note, en 1943 : « L’Europe n’a peut-être pas d’autre moyen d’éviter d’être décomposée par l’influence américaine qu’un contact nouveau, véritable, profond, avec l’orient ». L’orient qui est la source civilisatrice avec laquelle l’Amérique, selon elle, n’a plus aucun contact.

 

L’histoire

Une véritable colonisation n’apparaît même plus comme telle lorsqu’elle est réussie. La domination a cette capacité à se faire oublier lorsqu’elle est assurée. Le mal est constitutif de la réalité, si intimement intégré à elle que le jugement qui le désigne comme un mal est difficile à construire. Rien ne l’illustre mieux que la géo-politique. Simone Weil s’attarde à montrer que ce que nous appelons la France repose sur une unité forcée, sur une conquête initiale : celle par laquelle le royaume du nord de la Loire annexe l’Occitanie. Cette colonisation est si réussie, si ancienne qu’elle nous est devenue invisible. La lecture de l’histoire que Simone Weil propose n’est pas une lecture du point de vue des vainqueurs. Savoir relire l’histoire du point de vue des vaincus, c’est être capable d’y discerner le mal à l’œuvre

L’histoire n’est qu’une continuation de la guerre, dans l’ordre de la culture. Les quelques remarques épistémologiques que Simone Weil fait à propos du travail des historiens tendent à le montrer. En effet, les historiens sont d’abord tributaires des documents. Or il est presque systématique que la culture du vaincu disparaisse, le vainqueur n’en gardant pas la mémoire, ou même faisant tout pour en supprimer les traces. Vaincre, c’est supprimer jusqu’aux traces de son ennemi. Ainsi en est-il de la culture des druides, comme de la culture occitane ou précolombienne. Du coup, « les vaincus échappent à l’attention », ils deviennent comme n’ayant jamais existé.  La science historique n’est assurément pas une science car elle est conduite à l’erreur de croire que ce qui a pourtant existé n’était rien : « les vaincus disparaissent. Ils sont néant »66.

D’autant que les historiens reprennent en général le discours des vainqueurs sur les vaincus. Simone Weil parle des « nations dont la pratique invariable est de calomnier ceux qu’elles ont tués ». Car vaincre ne suffit pas : il faut justifier la victoire, la montrer comme un heureux événement. Il faut donc célébrer chez les vainqueurs non seulement leur force, mais aussi leur supériorité à tous les niveaux. La force doit finalement devenir le signe d’une supériorité culturelle et presque ontologique du vainqueur. C’est par l’histoire que ce travail se fait, c’est-à-dire par la parole qui ajoute à l’événement son sens, tel que le vainqueur l’impose. La victoire donne le droit d’imposer le sens. La victoire dans l’ordre du symbolique parachève et donne toute son ampleur à la victoire sur le champ de bataille.

 

Les traditions

Simone Weil reproche aux historiens d’être toujours les otages des vainqueurs. Il pourrait cependant en être autrement. Mais c’est presque par contrainte méthodologique que les historiens sont otages : ils sont otages, à vrai dire, de leur propre méthode, qui les rend dépendants des documents, sans qu’ils aient assez conscience qu’ils tiennent leurs documents du vainqueur. « L’histoire est basée sur la documentation, c’est-à-dire sur le témoignage des meurtriers concernant les victimes », écrit Simone Weil. Et pourtant, si les historiens voulaient bien en prendre conscience, ils tenteraient peut-être d’aller au-delà des documents, mais serait-ce encore de l’histoire dans le sens des écoles historiques positivistes du dix neuvième siècle ? « L’esprit dit historique ne perce pas le papier pour trouver de la chair et du sang », fait remarquer Simone Weil. Il en résulte que l’histoire, même si l’on trouverait bien sûr de nombreux travaux qui font exception, est un outil capital dans la falsification du passé qui s’opère à partir de la victoire militaire.

SW pense que la tradition est une relation beaucoup plus réelle au passé que ne l’est l’histoire. Le problème du colonialisme, c’est qu’il coupe les autochtones de leurs propres traditions. « En privant les peuples de leur tradition, de leur passé, par suite de leur âme, la colonisation les réduit à l’état de matière humaine ». Car pour SW l’inspiration qui nous révèle un certain nombre de vérités ne tombe pas directement du ciel. Elle passe par une tradition que nous devons méditer. Du passé, elle dit qu’il est « le dépôt de tous les trésors spirituels ». Et elle ajoute : « le rayonnement des trésors spirituels du passé peut seul mettre une âme dans l’état qui est la condition nécessaire pour que la grâce soit reçue ». Autrement dit, nous n’avons accès au divin qu’à travers notre propre tradition. « Il n’y a de religion, dit-elle, sans tradition religieuse ». C’est pourquoi il n’est pas fructueux de changer de religion, de céder aux mirages de l’exotisme. Il vaut bien mieux approfondir celle dans laquelle on est né. Il en résulte qu’il faut laisser aux orientaux l’hindouisme ou le bouddhisme et qu’il convient que l’Europe retrouve sa source chrétienne et grecque : c’est la condition d’un véritable dialogue avec l’orient.

Ce qui devrait éveiller les français aux idées de décolonisation, ce qui devraient les amener à renoncer à leur empire, à la tentation d’exporter leur civilisation, c’est la défaite de 40. Car, en tant que pays envahit, la France peut comprendre les misères résultant des conquêtes coloniales. SW établit un parallèle entre l’expansion du Reich allemand et l’expansion coloniale française. Or c’est lorsque elle est envahie et acculer à la défaite qu’une nation comprend l’importance du passé et cherche à retrouver ses traditions nationales. « Nous autres européens, écrit-elle, en lutte contre l’Allemagne, nous parlons beaucoup aujourd’hui de notre passé. C’est que nous avons l’angoisse de la perdre. L’Allemagne a voulu nous l’arracher ; l’influence américaine le menace ». Si tel est bien l’état d’esprit de la France défaite, il devrait en naître une conscience des méfaits de la colonisation. Non seulement d’ailleurs de la colonisation portée dans les autres continents, mais aussi de cette colonisation interne sur quoi repose la France. SW écrit : « Bretons, Lorrains, Parisiens, Provençaux ont une conscience bien plus aiguë qu’avant la guerre d’être différents les uns des autres ». SW comprend donc que la décolonisation sera la suite nécessaire de la libération de la France, et en cela sa pensée imprègne le gaullisme. Mais cela n’ira pas, dans le gaullisme, jusqu’à l’assouplissement de l’unité nationale qu’elle appelle de ses vœux, bien que le projet de régionalisation ait été l’ambition de dernier De Gaulle, puisqu’il est tombé sur ce projet. Mais nous ne sommes peut-être pas arrivés au terme de ce processus de réenracinement de la vie des gens dans des patries de proximité. Jusqu’où ira l’éclatement des pays européens au vingt et unième siècle ? Allons-nous voir apparaître une France des régions ? Entre le néo-impérialisme de la construction européenne et l’aspiration identitaire, où sera notre destin ?

Pour SW le colonialisme interne à la France est l’œuvre de l’Etat. Mais elle ne pense pas que la France soit fondamentalement habitée par l’esprit de colonisation. Pour elle, la France, c’est avant tout une inspiration. Elle n’oppose pas la France à l’Occitanie. C’est même son patriotisme français qui lui fait rappeler, à sa rescousse, la patrie occitane qui en est l’une des sources. Que l’Occitanie soit comme morte, c’est précisément ce qui en fait un possible secours car, frappée elle-même par le malheur de l’histoire, elle appelle une compassion qui, en des temps malheureux, est la seule forme possible de la communion avec le passé. Pour la France défaite de 1942, la défaite occitane est un miroir : deux patries mortes y unissent comme en un seul leur visage.

Mais pour que l’Occitanie puisse revivre dans la patrie française, encore faut-il que cette dernière s’expurge de sa brutalité conquérante. Car il y a bien deux versions de la France : s’il y a une France enracinée, il y en a une autre qui est une puissante cause de déracinement. Cette dernière s’est construite en un Etat qui a confisqué au peuple sa patrie. C’est déjà ce qui est à l’œuvre dans cette royauté française qui utilise tous les moyens pour perpétrer le meurtre de l’Occitanie, ce « crime décisif » dit Simone Weil : elle évoque les massacres de Béziers en vue de terroriser une région entière, l’oppression par l’Inquisition, la stérilisation de tout un peuple résultant de cette déculturation.

Mais il existe une autre France que cette France de la force et du crime, celle dont Simone Weil trouve le modèle dans la combinaison « des loyautés différentes » qui avait cours au moyen-âge. Le peuple n’est libre que dans la pluri-appartenance et il s’agirait de retrouver un patriotisme des loyautés plurielles. L’intégration et l’exclusion sont, en fait, deux faces d’une même réalité : celle de l’intégrisme français. C’est parce qu’on veut intégrer qu’on produit de l’exclusion. A côté de cet intégrisme d’Etat qui requiert une appartenance exclusive, il y a place pour une patrie qui ne serait que l’organisation de la pluri-appartenance. C’est en défendant un tel patriotisme français qu’on fera que la France et l’Occitanie ne s’opposent plus.

La tragédie indochinoise, c’est que la France a voulu voir dans l’orient un ailleurs. Et si elle l’a vu comme un ailleurs, c’est qu’elle a perdu la mémoire de son histoire, des sources qui la nourrissent. Car l’orient est une source de l’Europe, et donc de la France. « Il semble, dit SW, que l’Europe ait périodiquement besoin de contact réel avec l’orient pour rester spirituellement vivante(…). La civilisation européenne est une combinaison de l’esprit d’orient avec son contraire, combinaison dans laquelle l’esprit d’orient doit entrer dans une proportion assez considérable ». Il s’agit donc, pour l’Europe, de trouver l’orient en elle-même et non pas d’aller le chercher comme quelque chose d’étranger, qui doive être conquis. A l’exotisme, SW oppose le retour aux sources. La civilisation européenne avance par renaissances successives, c’est-à-dire par retours aux sources, par régénération. Et c’est par la régénération interne que le dialogue peut s’établir avec l’autre et l’ailleurs. 

 

Le dialogue des civilisations

L’idée que Simone Weil se fait du dialogue des religions et de la rencontre des civilisations est analogue à ce qu’opère le miracle d’une ville dans son architecture : prendre tous les styles, de différentes époques et de différents horizons, les faire tenir l’un avec l’autre, les révéler l’un par l’autre. Elle écrit : « Le chrétien le mieux instruit peut encore apprendre beaucoup de choses divines dans d’autres traditions religieuses, bien que la lumière intérieure puisse aussi lui faire tout apercevoir à travers la sienne ». Entre religions, ce n’est pas une question de frontière, mais une question  d’éclairage : une vision du monde peut rester parfaitement elle-même tout en étant illuminée par une autre. L’art roman peut être purement roman tout en évoquant l’art musulman, sans qu’il y ait à parler d’influence. Le dialogue, c’est accepter d’être illuminé par l’autre. L’autre se fait révélation de ce que je suis et l’ailleurs me réenracine ici.

 

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