Du scandale à la pensée: Simone Weil au Puy

Publié le par diotime

 

Simone Weil au Puy :

du scandale à la pensée.

Article pour le numéro 1 de la revue d’Histoire sociale de la Haute-Loire, paru en 2010 aux éditions du Roure

 

 

 

Le 14 février 1972, un arrêté préfectoral décide que le lycée de jeunes filles du Puy s’appellera désormais « Lycée Simone Weil ». Ce nom a été choisi parce que la philosophe a enseigné un an dans ce lycée de jeunes filles quarante ans auparavant, en 1931-1932, alors qu’il était dans les bâtiments qui bordent la place Michelet. C’était le premier poste de Simone Weil et celle-ci était le premier professeur de philosophie du lycée de jeunes filles. Le lycée de jeunes filles du Puy est ouvert en octobre 1892 et inauguré par Raymond Poincaré, Ministre de l’Instruction Publique, le 9 juillet 1893. C’est la loi du 21 septembre 1880 qui crée les lycées laïques féminins. Il faut attendre douze ans pour que cette loi ait des effets au Puy, où l’enseignement des filles était pris en charge par des institutions religieuses. L’harmonisation entre les programmes des lycées masculins et ceux des lycées féminins sera progressive. Les élèves filles voulant suivre des cours de philosophie allaient au lycée de garçons avant l’arrivée de Simone Weil. Celle-ci fut donc le premier professeur de philosophie entièrement rattaché au lycée de jeunes filles. Et elle fut évidemment un professeur exceptionnel par le génie philosophique dont son œuvre porte témoignage. Quelle aubaine pour le Puy que le premier professeur de philosophie du lycée féminin soit l’une des grandes figures philosophiques du vingtième siècle ! Il y avait donc beaucoup de raisons pour qu’il existe un lycée Simone Weil au Puy.

Au début des années 70, ce nom n’allait pourtant pas de soi pour tout le monde et le Rectorat, qui possède sans doute encore le dossier du professeur Simone Weil, était très réticent. Que la ville de Saint-Etienne, où Simone Weil avait mené une expérience d’éducation bénévole des mineurs et ouvriers, ait attribué le nom de la philosophe à l’un de ses lycées a sans doute arraché l’approbation du Rectorat de Clermont-Ferrand.

La position ambiguë de l’Education Nationale à l’égard de Simone Weil doit se comprendre non par rapport à la philosophe qu’elle est devenue, surtout après sa mort et une fois ses écrits publiés, mais par rapport au jeune professeur qu’elle avait été au Puy. En effet, on peut dire que le passage de Simone Weil au Puy est marqué par le scandale. Hélène Crémilleux est parfaitement fondée à demander : « Faudrait-il donc commencer par dire aux élèves d’aujourd’hui que leur lycée porte le nom d’une femme scandaleuse ? »[1]

 

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Au Puy comme ailleurs, la crise de 29 avait accru le chômage. Sur la place Michelet que Simone Weil traversait tous les jours pour aller au lycée, on avait offert aux chômeurs nécessiteux un travail d’utilité publique pour gagner quelques sous, car ces hommes-là ne touchaient aucune indemnité. Il s’agissait d’un travail assez pénible qui consistait à casser de la pierraille. Simone Weil, qui réfléchissait à cette question de la crise, avait lié connaissance avec ces hommes et avait voulu les aider dans la démarche qu’ils souhaitaient entreprendre auprès du maire de la ville, le docteur Durand. Le 17 décembre 1931, elle accompagne les chômeurs d’abord au domicile du maire, puis au Conseil municipal du soir. Simone Weil veut mettre son aisance verbale au service de ces hommes simples et elle leur sert de porte-parole, ce qui l’oblige bien sûr à se mettre en avant.

De ces événements, il y a plusieurs versions. La mère de Simone écrit à son mari : « On lui a demandé de faire partie de la délégation qui devait aller chez le maire. Elle y est allée et, à un moment donné, comme elle a vu que les chômeurs se laissaient intimider, elle a pris la parole. Le soir, elle est retournée avec eux à une séance du conseil municipal ; là encore, à un moment donné, elle est intervenue ». Mais les choses sont racontées autrement dans le journal local qui s’appelait Le Mémorial. « C’est ce moment, écrit le journaliste, l’heure même où le conseil municipal  n’hésite pas à prendre une décision pénible, parce que lourde pour les contribuables, afin de venir efficacement en aide aux chômeurs, c’est ce moment que choisit l’intellectuelle aux lunettes, aux jambes haut gaînées de fine soie, pour déclencher sa petite manifestation. Elle pousse devant la table du conseil sa centaine de sans-travail ». SW, pour sa part, évoque ces « travailleurs à qui la crise interdit l’exercice de leur métier et qui sont réduits à casser des pierres, au compte de la municipalité, contre un salaire dérisoire ».

Il est certain que l’attitude de SW a déplu aux notables. Et, en même temps, ce comportement a rapproché la jeune femme de chômeurs. C’est ainsi qu’elle est conduite à leur serrer la main, à leur parler, peut-être à aller causer un peu avec eux au café. Il ne faut pas oublier que Simone était un peu garçonne.  D’autres faits du même genre se reproduisent au mois de janvier, suite auxquels SW sera conduite au poste de police. Il en résulte deux conséquences. L’une est un scandale dans la presse et une polémique autour de cette affaire. L’autre est une réprobation des autorités qui s’interrogent sur les suites à donner.

Dans la presse, le premier journal à réagir, semble-t-il, est La Haute-Loire qui évoque « une personnalité féminine jouissant d’une situation qui la met à l’abri de la crise économique ». Et le même journal ajoute : « Il y avait aussi, paraît-il, des agitateurs professionnels, venus de Saint-Etienne ». Un jour plus tard, Le Mémorial consacre un long article à cette affaire où il est question non pas tant des chômeurs que de Simone Weil. Le journaliste la prend littéralement à parti. La question derrière est de savoir ce que doit être le comportement d’un professeur de lycée. On y lit : « Quand on a accepté, moyennant une rétribution suffisante, pour ne pas dire plus, et en tout cas consentie, une fonction, on s’est créé des obligations vis-à-vis de la société qui vous paie. Celle tout au moins de ne pas la chambarder ». Plus tard, le 13 janvier 1932, le même journal revient à la charge pour « dénoncer Melle Weil » et écrit : « nous serons avec la population ponote pour réprouver des manifestations qui n’ont pour but défini que de créer dans notre cité une agitation communiste à l’instigation d’une personne princièrement dotée par le gouvernement de la République ». Ce n’est pas parce qu’on est journaliste qu’on est forcément bien informé et, à l’évidence, celui-ci ignore que Simone Weil fait don d’une grande partie de son salaire au mouvement syndical.

En fait, trois sortes de griefs apparaissent, trois contacts que la société devrait prohiber. Le premier est celui entre une jeune fille et des hommes, surtout si la rencontre se fait dans la rue ou au café. C’est là une règle de bienséance qui est enfreinte. Le deuxième est le contact entre les miséreux et les fonctionnaires, qui eux ont charge d’organiser la société et de rester à distance. C’est là une règle quasi administrative. Enfin, c’est le contact entre la bonne ville du Puy et des éléments subversifs venus de l’extérieur, l’intelligentsia parisienne aux idées trop larges et l’esprit révolutionnaire venu de la grande ville, de la ville ouvrière, Saint-Etienne. C’est là une règle d’appartenance : notre bonne ville du Puy, religieuse, morale, traditionnelle, n’appartient pas à ceux qui, du dehors, viennent la troubler. C’est la presse locale, en réalité, qui, à l’occasion de cet événement, révèle, bien malgré elle, les règles sociales au nom desquelles certaines rencontres, certaines connivences devraient être exclues. La séparation des sexes, la séparation des classes et la séparation des villes : outrepasser ces trois frontières, et qui plus est d’un seul coup, c’est créer du scandale. Le Puy est cette ville provinciale qui se ferme alors sur elle-même, sur les peurs qui la hantent, et réagit. Ce sont à la fois des peurs politiques et des peurs morales.

Car, à l’évidence, hors du Puy, la presse est plus modérée voire amusée. Car l’affaire a eu des échos ailleurs et l’on parle jusqu’à Lyon de ce qui s’est produit au Puy. Dans La Tribune républicaine de Saint-Etienne, dans un article du 14 janvier 1932, Simone Weil est désignée comme « un professeur de lycée de jeunes filles, agrégée de philosophie, élève il y a six mois encore de l’école normale de la rue d’Ulm », et on lit : « on a porté plainte contre une jeune fille fonctionnaire dont le seul crime est d’avoir fait un geste généreux, crâne, humain ». D’autres articles rendent un son beaucoup plus inquiétant dans le contexte trouble de l’époque, et c’est le cas du Nouvelliste de Lyon qui parle d’une « mouscoutaire militante et agitante ». Et pire, dans Le Charivari, à Paris, on peut lire : « On nous demande ce que la juive Simone Weil, professeur de philosophie au lycée de jeune fille du Puy, peut bien faire à la tête des manifestations de chômeurs de cette ville ».

Du côté des autorités, à présent, on a cru devoir faire une enquête. Le commissaire de police du Puy fait un rapport au préfet, le 13 janvier 1932 où l’on peut lire : « Nous devons signaler la présence de mademoiselle Weil, professeur au lycée de jeunes filles, dans le groupe des chômeurs de la place Michelet. M’ayant aperçu, elle est partie précipitamment dans la direction de la préfecture. (…) Il y aurait lieu, dans l’intérêt de la sécurité publique, que cette personne soit éloignée du Puy, où elle ne cesse de prêcher la révolte ». Ce qui conduit l’instituteur Vidal, camarade de Simone Weil, instituteur à Saint Germain Laprade et secrétaire général du syndicat, à écrire à son tour au préfet, le 20 janvier, pour protester. Dans sa lettre, on peut lire : « J’ai l’honneur de vous transmettre une copie de la protestation que j’ai adressé au nom de notre section à monsieur le maire de la ville du Puy. Au nom de notre groupement, j’ai l’honneur de vous adresser une protestation catégorique contre les procédés de police employés à l’égard de mademoiselle Weil, professeur au lycée de jeunes filles du Puy. Le 12 janvier, à 17h, notre camarade fut arrêtée par un agent à la sortie de la bourse du travail pour être amenée devant le commissaire de police où elle fut menacée de la correctionnelle sous l’accusation, fausse d’ailleurs, de « mener » les chômeurs. Le fait constitue, à nos yeux, une violation nette et grave de la liberté individuelle. Il vous était par ailleurs facile de savoir que mademoiselle Weil n’avait pas pris part à la manifestation puisqu’elle assurait son service de 14h à 16h au lycée ; qu’elle n’avait pas « fui la police » sur la place Michelet, mais qu’elle avait une convocation de monsieur l’inspecteur d’académie au bureau de qui elle se rendait ». Les parents des élèves de Simone Weil font une pétition pour la soutenir, laquelle remonte au ministère. Du côté des autorités académiques, la réaction est plus modérée. L’inspecteur d’académie la convoque dès le 19 décembre et se contente d’invoquer les mentalités du Puy promptes à se scandaliser. Le recteur la convoque avant noël, lui fait part qu’on avait demandé son déplacement mais finalement ne donne pas suite.

Simone Weil, qui ne semble pas s’intéresser à l’époque à la réaction des journaux, se montre plus caustique à l’égard des autorités académiques, sans doute parce qu’elle pense qu’elles sont l’Etat et devraient ne pas s’associer à l’émotion populaire. En janvier 1932, elle écrit un petit papier dans le Bulletin de la Haute-Loire du syndicat national des institutrices et instituteurs, sous le titre : « Une survivance du régime des castes ». On y lit : « L’administration universitaire est en retard de quelques milliers d’années sur la civilisation humaine. Elle en est encore au régime des castes. Il y a pour elle des intouchables, tout comme dans les populations arriérées de l’Inde ». Elle insiste sur deux éléments qui semblent avoir choqué : la poignée de main et le partage du vin (trinquer). Et Simone Weil d’ironiser : « Nous demandons à l’administration un règlement précis qui indique exactement dans quelles conditions chaque catégorie du corps enseignant a le droit de fréquenter les membres de telle ou telle couche sociale ». La question sociologique est posée : comment doit fonctionner une société ?

 

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Il y aurait, à présent, quelque intérêt à comprendre comment son expérience du Puy oriente la pensée de Simone Weil par la suite. Car, évidemment, on n’élabore pas tout de suite ce qu’il nous est donné de vivre et c’est souvent dans les années suivantes qu’on en vient à en penser quelque chose. Toutefois, la formation de la pensée reste évidemment un mystère. C’est pourquoi nous formulerons une question plus limitée dans ses ambitions. Qu’est-ce qui peut, dans l’œuvre de Simone Weil, éclairer après-coup ce qu’elle a vécu au Puy. Les événements du Puy confrontent la jeune philosophe au déchaînement de la presse contre elle, au drame du chômage, au risque qu’il y a pour l’intellectuel de se faire porte-parole des sans voix. Ce sont des thèmes qu’elle aborde ultérieurement mais nous ne pouvons prétendre qu’elle les aborde en fonction de ce qu’elle a vécu au Puy. Néanmoins, ce qu’elle en dit jette un éclairage sur son expérience ponote.

Dans les papiers qu’elle écrit à Londres, à la fin de sa vie, c’est-à-dire en 1942-43, SW réfléchit sur la presse[2]. Elle affirme avec force la liberté d’opinion, mais en la limitant cependant d’une manière propre à fonder une éthique du journalisme, et même plus. Pour elle, l’intelligence ne peut se développer que si on lui laisse la possibilité de tout envisager, de tout exprimer : « la liberté d’expression totale, illimité, pour toute opinion quelle qu’elle soit, sans aucune restriction ni réserve, est un besoin absolu pour l’intelligence », écrit-elle.

Toutefois, elle distingue deux cas de figure. La pleine liberté d’expression s’impose sans restriction lorsqu’il s’agit, dans le cadre d’une réflexion argumentée, d’examiner toutes les opinions possibles. En revanche, il en va autrement lorsqu’il s’agit de prise de position destinées à influer sur l’opinion publique. Elle écrit : « les publications destinées à influer sur ce qu’on nomme l’opinion, c’est-à-dire en fait sur la conduite de la vie, constituent des actes et doivent être soumises aux mêmes restrictions que tous les actes ». Ce passage doit sans doute être replacé dans le contexte de l’époque où, par exemple,  certaines publications antisémites peuvent influer sur l’opinion jusqu’à devenir véritablement criminelles. SW définit un organe de presse comme « un foyer de rayonnement ». Chaque outil médiatique a une responsabilité particulière qui lui vient du rôle qu’il peut avoir et qui peut aller jusqu’à faire agir les foules. C’est également vrai pour les écrivains, et SW évoque l’influence selon elle subversive mais bien réelle de Gide et des surréalistes. L’analyse weilienne ouvre même des pistes pour une critique du monde médiatique tel qu’il se mettra en place après sa mort. Elle voit dans la répétition d’un même message dans tous les journaux, sur toutes les ondes, sur toutes les chaînes une véritable violence contre l’intelligence et le libre examen. Elle écrit : « le besoin même de liberté, si essentiel à l’intelligence, exige une protection contre la suggestion, la propagande, l’influence par obsession. Ce sont là des modes de contrainte, une contrainte particulière, que n’accompagne pas la peur ou la douleur physique, mais qui n’en est pas moins une violence ». Il en résulte, chez SW, une condamnation par avance de toutes les méthodes publicitaires, surtout si elles s’appliquent à la conduite morale et à la politique : « la publicité, par exemple, écrit-elle, doit être rigoureusement limitée par la loi ; la masse doit en être très considérablement réduite ; il doit lui être strictement interdit de jamais toucher à des thèmes qui appartiennent au domaine de la pensée ».  Autrement dit, tout ce qui est de l’ordre du médiatique, de l’influence publique doit être encadré par la loi et ne peut être laissée à une pleine et totale liberté d’expression.

D’autre part, ce qui limite aussi la liberté d’expression, c’est l’exigence de vérité. SW place très haut cette exigence, d’autant qu’elle pense qu’il faut sauver une certaine fiabilité de l’écrit. Elle développe un argument proprement politique : les gens simples, astreints à un travail long et pénible, ont tendance à croire ce qu’ils lisent et n’ont pas le loisir de le vérifier. Il faut donc que ceux dont c’est le métier d’écrire se montrent dignes de cette confiance populaire et fassent les vérifications que les autres n’ont pas le temps de faire. Il en résulte une obligation de vérification et de véridicité dans les professions de presse. Il en va de ce qu’elle appelle « la salubrité publique », c’est-à-dire le droit pour chaque citoyen d’évoluer dans un espace public où l’information soit digne de confiance.  Or, outre les erreurs involontaires qui sont quand même imputables à ceux qui n’ont pas pris assez de soin dans leur travail, il y a des journaux tendancieux qui se sont fait une règle de déformer la vérité. Ceux-là ne peuvent pas invoquer la liberté d’opinion pour continuer à exister. Pour SW, ils sont intolérables. « A plus forte raison, écrit-elle, est-il honteux de tolérer l’existence de journaux dont tout le monde sait qu’aucun collaborateur ne pourrait y demeurer s’il ne consentait parfois à altérer sciemment la vérité ». Elle pense sans doute aux journaux de la collaboration et à la presse antisémite, mais on a vu depuis, notamment en temps de guerre, se remettre en place cette logique qu’on appelle aujourd’hui la désinformation et elle tombe sous le coup de la formule de SW : « Tout le monde sait que, lorsque le journalisme se confond avec l’organisation du mensonge, il constitue un crime ». SW va même jusqu’à imaginer des tribunaux dont la fonction serait pour le moins de stigmatiser les organes de presse diffusant des informations erronées. Mais ces tribunaux, pense-t-elle, pourraient infliger des peines de prison et prononcer l’interdiction des journaux pratiquant la désinformation. Elle admet que ces tribunaux ne seraient possibles qu’à condition que les magistrats « soient issus de milieux sociaux très différents, qu’ils soient naturellement doués d’une intelligence étendue, claire et précise, et qu’ils soient formés dans une école où ils reçoivent une éducation non pas juridique, mais avant tout spirituelle, et intellectuelle en second lieu ». On voit aujourd’hui combien on s’est éloigné de la possibilité de tels tribunaux, depuis que l’école de la magistrature s’est orientée dans une direction inverse à celle qu’appelait SW, formant des techniciens du droit à l’intelligence courte, sans souci éthique et encore moins spirituel. Et on voit, par ailleurs, que, bien que les circonstances historiques soient moins dramatiques que celles vécues par SW, les méthodes de la publicité ont tout envahit : c’est qu’on appelle aujourd’hui la « communication », laquelle fait métier de déformer la vérité pour influencer l’opinion. Le monde médiatique qui est le nôtre souffre donc de tous les maux dénoncés par SW, et la liberté d’expression semble bien avoir changé de sens : elle ne vient plus satisfaire le besoin de libre examen que doit éprouver toute intelligence, mais elle vient plutôt recouvrir toute possibilité de réflexion sous l’avalanche confuse d’informations à travers lesquelles les pouvoirs se livrent une guerre de communication. Pour quelques organes soucieux de la déontologie du journalisme, combien qui entrent dans la stratégie de pouvoir de tel parti ou de tel leader ou de tel groupe de pression ? Qu’on songe, par exemple, aux problématiques de la santé, de l’alimentation et des mœurs : l’organisation médiatique de ces débats est telle qu’un blocage idéologique empêche le libre développement de la réflexion citoyenne et démocratique.

 

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Au-delà de la question de la presse, les mésaventures ponotes de SW l’éveillent au drame du chômage et de la crise. Du chômage, SW dit qu’il est « un déracinement à la seconde puissance », c’est-à-dire qu’il rend proprement impossible la vie spirituelle et rend difficile la vie matérielle. Dès les événements du Puy, SW s’interroge sur l’arrière-plan économique qui produit la crise et le chômage. Cette crise économique, SW en a esquissé une analyse dans le Bulletin de la Haute-Loire du syndicat national des institutrices et instituteurs, en novembre 1931.  Aujourd’hui, on s’étonne, devant la crise présente et la recrudescence du chômage qui en résulte, de la prééminence des mécanismes financiers. Pourtant, en 1931, SW soutient que la crise provient de « la substitution du régime financier au régime industriel ». En effet, en période de prospérité, les gains engendrés par le travail des ouvriers sont un objet de convoitise pour tous ceux qui n’ont pas participé à la production mais veulent néanmoins avoir une part des bénéfices. SW parle de « la nuée de parasites qui s’abat sur la richesse créée par le travail » pour désigner le commerce et ses activités publicitaires, le profit des patrons et actionnaires, ainsi que tout ce qui ouvre la porte à la spéculation. La surproduction réduit le profit des spéculateurs, ceux-ci perdent confiance, n’investissent plus, et alors le chômage augmente et produit de la pauvreté. SW met en lumière que la logique financière propre au capitalisme, en tant qu’elle est recherche du profit sans participation à l’effort de production, produit des crises dès lors que la confiance est altérée par une concurrence trop rude ou par quelque événement ressenti comme menaçant par rapport aux futurs profits. Pour SW, les chômeurs qu’elle voit place Michelet sont ceux qui paient la prééminence de la logique financière sur toute autre logique dans le capitalisme.

Le chômage, SW le retrouve en Allemagne, où elle voyage durant les vacances d’été qui suivent sa première année d’enseignement au Puy. Dans Impressions d’Allemagne, un article paru dans La révolution prolétarienne d’octobre 1932, elle revient sur le drame du chômage. Il est une menace sur les familles : « Tous les rapports de familles sont aigris par la dépendance absolue dans laquelle se trouve le chômeur par rapport au membre de sa famille qui travaille ». Mais le chômage fait également peser un risque sur toute la société. D’abord le risque de nuire aux conditions générales du travail et même aux libertés fondamentales. Ainsi SW témoigne d’une idée qui avait cours en Allemagne : « Des camps de concentration pour chômeurs, où l’on travaille sous une discipline militaire pour une solde de soldat reçoit ceux qui, étant sans ressources, aiment mieux aller là plutôt que de vagabonder ». Le chômeur est l’homme le plus déclassé qui soit, étranger en sa propre famille, inutile même pour la révolution. D’hommes aussi déclassés socialement, on peut faire toutes sortes de chose, y compris, comme dans l’Allemagne d’alors, les regrouper en camp. Au Puy, SW avait vu qu’on peut aussi bien les faire travailler pour presque rien. Dans une société fondée sur le salariat, c’est-à-dire sur la dépendance de chacun à l’égard de tous, le chômeur est à la merci des aides dont on voudra bien le faire bénéficier ou pas. Le capitalisme, qui commence par déraciner les populations en les sortant des solidarités traditionnelles, avec la promesse d’un salaire, en vient, lors des périodes de crise, à abandonner le sans emploi, c’est-à-dire le sans salaire. Pour ne pas être totalement démuni, le chômeur doit alors accepter les conditions de vie qu’on veut bien lui faire.

Peu à peu SW en vient à une réflexion sur l’homme déclassé et exclu, celui qu’elle appelle le malheureux. L’homme, dit Simone Weil, en tant qu’il est charnel, c’est-à-dire en tant qu’il peut souffrir, est sacré parce qu’alors il n’est plus précisément quelqu’un, mais il est l’humanité impersonnelle qui requiert notre secours. La chair qui souffre, qui a faim et soif, qui a froid, qui a mal, est un aspect de cet impersonnel. Simone Weil se montre extrêmement réservée à l’égard des droits de l’homme, lui préférant l’expression des « devoirs envers l’être humain ». Car ce n’est rien de juridique qui confère à l’homme cette sacralité, mais un sentiment bien plus profond, ancien, primitif, qu’on peut appeler la pitié comme Rousseau, ou la compassion : ce sentiment nous interdit de lui faire mal. Nous sommes là dans l’ordre éthique qui est bien antérieur à l’ordre juridique. Simone Weil a bien compris que la chair relève de l’impersonnel, qu’elle n’est pas foncièrement individuée. Elle refuse de s’enfermer dans une approche individualiste, de voir dans l’individu une donnée première. Elle pense que nous avons des devoirs envers tout homme, mais encore plus envers l’homme déclassé, démuni, souffrant. Envers l’homme qui crie[3].

Le cri en tant qu’il exprime une souffrance qui m’éveille à l’insupportable, à l’inadmissible. Celui qui crie, ou qui geint ou qui râle, n’est pas une personne. Il retourne plutôt à une souffrance animale qui le dépouille de sa personnalité. Or c’est par ce dépouillement, cette nudité, qu’il oblige à le secourir. C’est parce que dans l’inarticulation du cri il manque même de parole pour dire ce qu’il souffre qu’il faut aller lui donner la parole qu’il n’a pas. « Rien n’est plus affreux par exemple, écrit Simone Weil, que de voir en correctionnelle un malheureux balbutier devant un magistrat qui fait en langage élégant de fines plaisanteries ». Etre la parole des sans-parole, l’avocat des sans-droit, le médecin de ceux qui ne sont presque plus personne, voilà ce qu’est la démarche éthique, voilà ce qui peut fonder une éthique des écrivains, des avocats, des médecins.

Réclamer justice pour ceux qui crient, pour ceux qui pleurent, ne se réfère nullement à la justice quantitative dont parle le droit. Comment ceux qui n’ont droit à rien pourraient-ils réclamer leur part ? C’est qu’à côté de la justice juridique, qui n’est qu’un calcul comptable, il y a la justice qui est une valeur. Cette valeur, elle est déjà en nous, dit Simone Weil, dès notre plus jeune âge : « Il y a, écrit-elle, depuis la petite enfance jusqu’à la tombe, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose qui, malgré toute l’expérience des crimes commis, soufferts et observés, s’attend invinciblement à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal ». La justice comme valeur est cette idée qui se donne d’abord sous la forme du sentiment. Or, s’il y a un paradoxe qu’il faut bien constater, c’est que la justice juridique a besoin, pour s’exercer, de produire les plus graves injustices contre un certain nombre de malheureux. Ces malheureux sont ceux que l’on sacrifie au droit et à la vie sociale. L’éthique consiste à ne pas accepter ce sacrifice des autres, et à en appeler à la valeur, qui est un absolu, contre le droit, qui n’est rien qu’un calcul. Et cette valeur dit qu’aucun homme ne doit être blessé dans sa chair, qu’aucun ne doit être sacrifié à l’épanouissement personnel des autres.

La valeur ainsi entendue est un  autre aspect de l’impersonnel tel que le pense Simone Weil.  Elle écrit, dans ce style très platonicien qu’on lui connaît : « La vérité et la beauté habitent ce domaine des choses impersonnelles et anonymes. C’est lui qui est sacré ». Et il ne s’agit évidemment pas de sacraliser la personne en tant que telle, ce qui serait de l’idolâtrie. N’a-t-on pas vu, depuis Simone Weil, se répandre cette perversion qui consiste à confondre le respect qu’on doit aux personnes avec la sacralisation de chaque personne en tant que telle, dans son petit moi, dans ses caprices et fantaisies diverses ? Le respect n’est dû aux personnes qu’en tant que celles-ci s’ouvrent à la dimension de l’impersonnel qui seule est sacrée, c’est-à-dire en tant qu’elles accèdent au niveau des valeurs.

Cette recherche de l’impersonnel, qui est au cœur de la démarche éthique, peut bien prendre plusieurs formes. La forme de la charité, de l’action humanitaire est orientée vers le secours qu’on doit à la chair nue qui souffre. Mais la culture, orientée vers la production de grandes œuvres, est également une démarche éthique. A condition, bien sûr, qu’on ne comprenne pas la création artistique comme une manière de faire carrière, d’acquérir du prestige social. « Le chant grégorien, écrit Simone Weil, les églises romanes, l’Iliade, l’invention de la géométrie, n’ont été, chez les êtres à travers lesquels ces choses sont passées pour venir jusqu’à nous, des occasions d’épanouissement ». L’anonymat du créateur ou du chercheur est le gage de la démarche éthique engagée dans son travail.

Ces deux formes de l’impersonnel que sont le malheur et la valeur, Simone Weil les conjoint en une éthique de la parole. « Il y a alliance naturelle, dit-elle, entre la vérité et le malheur, parce que l’une et l’autre sont des suppliants muets, éternellement condamnés à demeurer sans voix devant nous ». Ce qui revient à dire que notre premier devoir, notre dernier aussi, si nous nous engageons dans une démarche éthique, c’est de donner voix. C’est faire exister par notre parole ce qui ne pourrait exister parmi nous sans nous. La parole est principalement accueil. On comprend bien que les Idées, s’il n’y avait personne pour en parler, pour les parler, resteraient sans fin dans un autre monde et que le nôtre en serait privé, ce qui reviendrait à amputer l’homme de sa dimension d’idéalité, c’est-à-dire à le déshumaniser. La parole est ce qui introduit l’idéal dans nos vies. Mais il en est de même des exclus. S’il n’y avait personne pour donner voix aux sans voix, aux défunts, aux enfants, aux malades, aux étrangers, aux malheureux, la société se porterait parfaitement bien, et même peut-être mieux, mais il manquerait aux hommes d’avoir su tout simplement accueillir ce qui existe. Le sacrifice de l’autre n’aurait plus qu’à se refermer sur lui-même. C’est parce que la parole est accueil, qu’elle fait exister parmi nous ce qui aurait pu être totalement banni, qu’elle est essentielle à toute démarche éthique.

L’éthique, chez Simone Weil, ne se réduit pas bien sûr à la parole. « La justice, dit-elle, consiste à veiller à ce qu’il ne soit pas fait de mal aux hommes » (p.38). Cependant, lorsque le mal est fait, il se peut que la parole soit encore essentielle pour consoler la victime, pour corriger le coupable et le conduire au repentir. Simone Weil nous aide à comprendre, dans notre situation morale contemporaine, que le droit est de l’ordre du calcul et l’éthique de l’ordre de la parole. Le droit laisse tomber hors de lui  la référence vivante à des valeurs et exclut un certain nombre de malheureux à qui il faut aller rendre parole. L’un des enjeux de l’éthique contemporaine est de savoir si la conjonction des mécanismes sociaux et du droit peut aller jusqu’à recouvrir le sens et la valeur de la parole, de la parole pieuse en tant qu’elle doit être l’accueil de ce qui souffre, crie, demande à être et à se dire. 

 

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Toutes ces pensées ont été développées par SW onze ans après son passage au Puy. Elles viennent jeter un éclairage sur les événements qu’elle y a vécus. Avant de la penser, SW a mis en acte, au Puy, cette éthique qui consiste à donner voix aux suppliants muets qui souffrent en leur chair, brisés par des mécanismes économiques qui les dépassent, et quoi qu’en puissent dire une presse malhonnête qui ne cherche pas à comprendre et des autorités académiques dont le souci est d’abord de ménager les apparences sociales. Après son passage au Puy, SW a rencontré la réalité historique de son temps de bien des manières : voyage en Allemagne, engagement en Espagne, défaite de 40, travail en usine, etc. Elle a essayé de penser les événements de son époque. Mais on pourrait également soutenir qu’elle n’a jamais cessé de penser les événements du Puy. Ceux-ci, au moment de son entrée dans la vie active, dans sa première prise de fonction, ont frappé son esprit juvénile et ont constitué une première rencontre de la réalité sociale : repli sur soi de la société, souffrance qui brise les vies sans qu’on puisse en comprendre les causes, etc. Face à eux, elle a défini une position éthique à laquelle elle s’est toujours tenue. Qu’un des lycées du Puy aujourd’hui porte son nom n’a de sens qu’à rappeler cette position éthique, qui est celle même de tout philosophe. C’est pourquoi il y avait lieu aussi, selon nous, de fonder une association de philosophie, Présence Philosophique au Puy, qui entretienne la mémoire de SW et tente de réactualiser, à la mesure de ses faibles possibilités, la position de la conscience philosophique dans la Cité[4]. Il faut savoir gré au Puy, aux autorités académiques et municipales, à la presse d’aujourd’hui, d’avoir rendu possible que Simone Weil donne son nom à ce lycée et que le centième anniversaire de sa naissance soit célébré dignement ici, comme un hommage rendu non tant à la personne que SW ne voulait pas être qu’à la position éthique impersonnelle qu’elle incarne. Encore faut-il, bien évidemment, que soit constamment tiré de l’oubli le sens de la référence à Simone Weil et que son seul nom ne servent pas à enfouir sa vie et sa pensée. 

 

 

 



[1] Page 108 d’une brochure publiée à l’occasion du centenaire du lycée de jeunes filles et que monsieur Auguste Rivet, que nous remercions, a bien voulu nous communiquer. 

[2] Ces textes ont été publiés dans un livre : L’enracinement, première publication chez Gallimard, en 1949.

[3] C’est ce qu’elle va développer dans ses textes écrits à Londres mais pas repris dans L’enracinement. Ces textes seront publié sous le titre Ecrits de Londres, publié chez Gallimard en 1957, et notamment un texte intitulé La personne et le sacré qui est celui auquel nous nous référons ici.

[4] C’est dans cette perspective que l’association Présence Philosophique au Puy a fait paraître, en 2009, l’ouvrage : Présence au Puy de Simone Weil de Jean-Marc Ghitti.

Publié dans Simone Weil

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